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Le lieutenant-colonel Jonathan Conricus, porte-parole des Forces de défense israéliennes pour les médias internationaux, revient sur les conséquences régionales et internationales de l’assassinat ciblé de l’ancien commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, le général iranien Qassem Soleimani, tué par une frappe de drone américaine. Pour lui, les menaces qui pèsent sur Israël n’ont pas changé. Mais elles pourraient évoluer si l’Iran renonce à être l’un des « plus grands exportateurs de terrorisme de la région ». En attendant, l’État hébreu développe un nouveau système de défense, qui doit le protéger de toutes les attaques venant du ciel.

FRANCE INTER : Selon Israël, l’Iranien Qassem Soleimani a toujours été une énorme menace pour le pays. Le meurtre du commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique est-il un soulagement ?

Jonathan Conricus : « En Israël, les responsables de la défense voient depuis vingt ans l’empreinte iranienne dans presque toutes les organisations terroristes qui menacent les civils israéliens. Et dans de nombreux cas, cette empreinte était celle de Qassem Soleimani. Donc oui, nous considérons comme une bonne chose que ce terroriste ait été tué. Mais il faut aussi souligner qu’il l’a été dans le cadre d’une opération menée par les Américains sur ordre américain. Nous sommes heureux qu’il y ait un terroriste de moins autour de nous, mais c’est un problème entre les États-Unis et l’Iran.

Selon plusieurs sources, les Israéliens ont joué leur rôle dans le meurtre de Soleimani…

Israël est crédité ou blâmé pour beaucoup de choses qui se sont produites au Moyen-Orient. Soleimani était un ennemi d’Israël. C’était une très mauvaise personne, qui avait beaucoup de sang sur les mains. Du sang iranien, irakien, yéménite, libanais, syrien et, malheureusement aussi, israélien. Je suis heureux que sa fin soit arrivée. Pour ce qui est de savoir si Israël était impliqué ou non, je peux dire que Tsahal n’a pas participé à l’opération. Je pense que le Premier ministre israélien était informé, qu’il a eu un avertissement préalable.

Mais ce sur quoi nous devrions nous concentrer principalement, c’est sur le fait que Qassem Soleimani n’est plus. Et cela aura sûrement des conséquences pour l’Iran.

La disparition de Soleimani ouvre plusieurs options positives. Il reste à voir, et c’est le point clé, quelle voie les Iraniens choisiront : s’ils changeront de direction, s’ils cesseront d’être les plus grands exportateurs de terrorisme de la région. Si, au lieu de se concentrer sur la déstabilisation du Liban, de la Syrie, de l’Irak, du Yémen et d’autres endroits, ils feront quelque chose de positif, ou s’ils se replieront en Iran et se concentreront sur les questions iraniennes. Ce sont les plus grandes questions.

Après ce meurtre, dans quelle mesure êtes-vous inquiet d’une éventuelle escalade de la situation au Moyen-Orient ?

L’Iran a attaqué Israël six fois depuis février 2019. Chacune de ces six attaques est venue de Syrie. Nous avons réussi à les déjouer toutes et à riposter contre des cibles militaires, des cibles militaires iraniennes en Syrie. Ce n’est donc pas la première fois que nous faisons face à l’agression iranienne, et les perspectives d’instabilité et d’escalade existent. Mais nous ne voyons pas l’Iran ou le Hezbollah essayer d’attaquer directement Israël. Ce que nous voyons, c’est que les Iraniens semblent focaliser leur effort sur les forces américaines.

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’Iran attaque Israël directement et par procuration depuis plus de deux ans.

On ne dit pas assez que c’est l’Iran qui envoie des troupes à près d’un millier de kilomètres de ses frontières, vers nos frontières, et mène des attaques contre Israël.

Jusqu’à présent, nous avons pu arrêter ces attaques. Mais le message que nous passons à l’Iran ici, c’est que nous n’avons jamais toléré ces attaques par le passé et nous n’allons certainement en tolérer aucune qui mettrait en danger les civils israéliens ou la souveraineté israélienne.

En ce qui concerne les supplétifs de l’Iran, quelle est la principale préoccupation pour vous ? Est-ce le Hezbollah au Liban ? Est-ce Al-Qods en Syrie ou même le mouvement du Djihad islamique à Gaza ? 

De toute évidence, la menace militaire la plus imminente et la plus grave qui compromet aujourd’hui la sécurité des civils israéliens à l’intérieur d’Israël est le Hezbollah, dans le sud du Liban.

Malheureusement, le Hezbollah contrôle aujourd’hui une grande partie du Liban, a une forte influence sur l’armée libanaise et se révèle beaucoup plus puissant militairement qu’elle. Le Hezbollah a un arsenal de 130 000 roquettes, toutes pointées sur des civils israéliens. Donc d’un point de vue purement militaire nous sommes préoccupés par le Hezbollah, par le fait que le [parti chiite] a pu stocker des quantités massives d’armes à l’intérieur du Liban. Soit dit en passant, ce faisant, le Hezbollah met en danger avant tout les civils libanais. Nous ne cherchons pas à frapper le Liban et nous ne cherchons pas à aggraver la situation. Mais la situation est presque impossible : une milice iranienne contrôle le Liban et utilise des civils libanais comme boucliers humains.

Comme je l’ai déjà dit, l’empreinte iranienne est très présente. Sur le djihad islamique à Gaza, presque entièrement financé par Téhéran. Et sur le Hamas, qui en reçoit un financement partiel. Mais ils ne sont pas sur le même plan.

Les deux plus grandes préoccupations pour Israël sont d’un côté le Hezbollah au Liban et, de l’autre, l’engagement militaire iranien en Syrie, par lesquels les Iraniens tentent de construire des bases d’opérations avancées contre Israël pour combler le fossé de 1 000 kilomètres qui nous sépare de l’Iran.

Contre [ces deux menaces], nous sommes déterminés à continuer de défendre nos civils.

Pour faire face aux attaques de missiles, de drones, Israël est sur le point de tester un nouveau système laser. Que pouvez-vous nous en dire ? 

L’ironie, c’est que nous dépensons des milliards de dollars dans la construction de systèmes de défense pour protéger nos civils avec le meilleur niveau de technologie que nous pouvons produire avec les agences de défense américaines. Et que, en face, nos ennemis font exactement le même effort pour tuer nos civils. Le système laser en phase finale de tests et de déploiement est un exemple de la façon dont nous avons essayé de prendre la meilleure technologie disponible pour faire face à une menace à venir : les drones, que la Force Al-Qods, le Hezbollah, le Hamas et d’autres organisations terroristes ont utilisé et essaieront d’utiliser encore plus.

Iron Dome [Dôme d’acier], notre système de missiles de défense actuel, a très bien rempli sa mission. Son taux d’interception actuel est d’environ 90 % de tous les tirs entrants. Cela a donc sauvé d’innombrables vies israéliennes et – effet collatéral – palestiniennes. Parce que lorsque nos civils israéliens sont plus en sécurité, nous réagissons différemment.

Le système laser est un nouveau type de technologie, qui existe dans quelques autres endroits du monde. Nous l’améliorons et nous accélérons sa mise en service parce que nous voyons que les différentes organisations terroristes développent de nouvelles techniques et utilisent des drones commerciaux standard équipés d’explosifs pour frapper des cibles civiles.

Malheureusement, il n’y a vraiment aucun moyen d’empêcher la technologie civile de tomber en de très mauvaises mains. Ce que nous pouvons faire et ce que nous continuons de faire, c’est développer des systèmes défensifs qui peuvent très précisément frapper [l’ennemi] et protéger nos civils.

Dimanche, le journal Israel Hayom s’interrogeait en Une : « Et si une bombe nucléaire frappait Tel Aviv ? » Est-ce une menace plausible pour vous ?

Ce n’est pas nécessairement un scénario auquel nous nous intéressons maintenant. Nous avons des questions urgentes qui sont bien réelles et  imminentes. J’ai parlé du Hezbollah, de la Force Al-Qods, du Djihad islamique, du Hamas… Nous traitons nos ennemis de manière à nous assurer qu’ils n’obtiennent pas ce type de capacités. Et si vous vérifiez notre histoire militaire, vous constaterez que chaque fois qu’un de nos ennemis a tenté d’obtenir ce types d’armes, nous avons pris toutes les mesures nécessaires pour ne pas permettre à ces dictatures très dangereuses de parvenir à leurs fins.

Il est intéressant de noter que l’armée israélienne doit gérer l’ensemble des opérations. D’un autre côté, nous devons être en mesure de défendre efficacement nos civils contre les lanceurs de pierres, les assauts de voitures-béliers similaires à ceux que vous avez subis ici en France, à Marseille et ailleurs, malheureusement, et les attaques à coups de couteau. De l’autre côté du spectre, il nous faut être en mesure de faire face aux menaces [nucléaires] ou mener des opérations contre des forces et organisations terroristes avec des capacités différentes.

Pour résumer, je peux dire que [la menace nucléaire] entre en ligne de compte, mais je ne dirais pas que c’est un dossier urgent et très pertinent aujourd’hui.

Il est de notoriété publique qu’Israël s’est opposé à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA). Quand vous voyez l’Iran rompre progressivement ses engagements, ne pensez-vous pas que c’est vraiment inquiétant pour Israël ? 

C’est dangereux non seulement pour Israël mais aussi pour la région. Ce que l’on ne le dit pas assez, ou à quoi on n’accorde pas assez d’attention en France et ailleurs en Europe, c’est à quel point l’Iran est dangereux pour la stabilité régionale et comment son arsenal de missiles lui permettra à l’avenir de transporter des armes nucléaires. Et je vais partager un secret avec vous : Israël n’est pas la portée maximale [de ces missiles] ; l’Europe peut être atteinte. C’est pourquoi je pense que l’Europe, la France et d’autres démocraties occidentales fortes et responsables devraient s’inquiéter de laisser à l’Iran la liberté, la latitude, de continuer à faire avancer son programme d’armes nucléaires. Ce n’est pas seulement une question israélienne, c’est une question régionale, mais elle a aussi des conséquences claires pour l’Europe.

Quel est votre message pour la France ?

Ce que je peux dire que sur le plan militaire, nous considérons la France comme une force occidentale positive qui a une histoire et des intérêts dans la région.

Nous espérons que la France exercera plus d’influence sur le Liban et tentera d’aider l’État libanais à se débarrasser de l’influence du Hezbollah, de l’emprise du [parti] sur l’État libanais. Nous espérons que [Paris] soutiendra les institutions libanaises et minimisera l’influence de l’Iran au Liban, d’abord et avant tout dans l’intérêt de la sécurité du pays.

L’armée israélienne apprécie beaucoup l’implication française dans la Finul [Force intérimaire des Nations unies au Liban], dans l’effort de mise en œuvre de la résolution 1701 des Nations unies et de stabilisation de la situation au Liban.

Nous espérons aussi continuer à renforcer les liens militaires entre l’armée israélienne et les forces armées françaises, que ce soit la Marine, l’Armée de l’air ou les forces terrestres. Il y a une grande place pour la coopération, pour le partage des connaissances, des expériences, le renseignement. L’année dernière, nous avons participé à deux exercices majeurs en commun et nous attendons avec impatience d’autres activités conjointes cette année.

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