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Guillaume Gendron (Copyrights) : « Chaque mardi, instantanés d’Israël et de Palestine, à la découverte des bulles géographiques et mentales d’un territoire aussi petit que disputé. Aujourd’hui, la gare de Tel-Aviv, paquebot brutaliste qui brasse travailleurs, soldats, rabbins….

Tel Aviv est une bulle, dit-on. Noceuse, startuppeuse et solaire, sortie du sable il y a un siècle, elle n’a rien en commun avec Jérusalem, cette bigote millénaire sur sa colline. Mais Jérusalem n’est pas Israël non plus, et plus on sillonne le pays, plus on y voit une collection de «bulles», de mondes parallèles. De Nazareth où «la nakba [l’exode palestinien, ndlr] n’a pas eu lieu» au bastion ultraorthodoxe de Bnei Brak, jusqu’à la désertique Beer Sheva et ses HLM de Bédouins et retraités russes. Ce qui lie ces bulles, ce sont les routes les plus engorgées du monde occidental. Le rail israélien est sous-développé et la ligne grande vitesse Tel-Aviv-Jérusalem toujours une Arlésienne. D’où l’importance des bus en Israël, et la vivacité du débat autour de leur interdiction de rouler pendant le shabbat, exigée par les religieux.

«Espace game»

Du dimanche au vendredi matin, la gare routière du sud de Tel-Aviv (originellement bâtie pour être la plus grande du monde) est le terminal donnant accès à toutes les autres bulles. Elle brasse travailleurs, touristes, soldats, étudiants, rabbins, colons et Palestiniens en visite au biotope universel des gares urbaines – accros au crack, joueurs de dés, prostituées et réfugiés.

Même pressé, on se perd dans ce dédale sur sept étages où se mêlent odeurs de beignets et d’urine. Avec ses escalators comateux et ses escaliers qui ne mènent nulle part, c’est «le meilleur « espace game » du pays», raillent les Israéliens. Seule 40% de la surface est occupée. Amateurs d’étrangeté et de sensations peuplent ses recoins : on y trouve une bibliothèque militante dédiée au yiddish et une boîte de nuit aussi rustique que réputée. En sous-sol, le plus grand abri antiatomique du pays peut théoriquement accueillir 15 000 personnes. Quand les bus sont au dépôt pour les vingt-quatre heures que dure le shabbat, ce paquebot brutaliste est une bulle en soi.

Etoile de David

Centre névralgique des laissés sur le bas-côté de l’Etat hébreu, mais aussi de ceux qui ne sont pas censés y rester : bonnes philippines, travailleurs agricoles thaïs, migrants africains. Un vendredi après-midi, passé un café éthiopien et son Jésus noir peint à la main sur la devanture, on croise des fillettes indiennes dans l’uniforme kaki des scouts, l’étoile de David portée sur le coeur alors que les expulsions d’enfants d’immigrés ont débuté cet été.

Un garçonnet noir tend un tract en anglais «HEAVEN OR HELL NOW» avec l’adresse d’une église évangéliste en appartement. Les metapelets («celles qui aident», en hébreu) vont par deux vers «Little Manille», supermarché improvisé au centre de la gare. Entre bureaux de change, coiffeurs afros, agence de téléphonie et voyage discount, on achète le scotch double face au kilo et les annonces de colocs sont réservées aux «Philippines et Népalaises, pas de familles». Des groupuscules d’extrême droite ont en horreur ces visions, et réclament à la fois la fermeture de la gare et l’expulsion de tout ce monde. Mais tant qu’Israël aura besoin de bras dans les champs du Néguev, les jardins des moshavs friqués et au chevet des seniors, la capitale des provisoires à long terme tiendra debout.

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