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Nathalie Sosna-Ofir. « Le 27 Août 1923 naissait à Dantzig, en Allemagne, Ike Itshik Aronowicz qui mènera en 1947 à la barre de l’Exodus plus de 4000 Juifs, la plupart rescapés des camps, vers la Terre Promise. Je l’avais rencontré, en 2008, à Zikhron Yaacov, dans sa maison en forme de bateau surplombant la Méditerranée qu’il aimait tant contempler, pour l’interviewer pour un magazine israélien, quelques jours avant qu’il ne disparaisse…

Voici sa traduction en français…

Il était l’une des dernières figures de la grande Histoire de la création de l’Etat d’Israël. Ni homme politique, ni diplomate, ni militaire, mais un petit capitaine qui, à la barre d’un vieux rafiot baptisé Exodus, a mené le peuple juif vers son destin. Il y a quelques jours, juste avant qu’il ne parte pour le grand voyage, j’ai eu le privilège de le rencontrer. Modeste, il n’avait pas l’étoffe d’un héros disant qu’il n’avait fait qu’accomplir une mission qui lui avait été confiée. Et quelle mission !

Quand il monte en Eretz Israël en 1932 depuis son Allemagne natale, Ike ne sait pas que le destin va lui offrir l’occasion de venger les siens victimes de la barbarie nazie, dessein qu’il nourrit depuis son adolescence au point de se glisser, en 1941, incognito, sur un bateau en route pour l’Europe avec la rage de combattre les nazis aux côtés de l’Armée rouge. Mais, découvert, il est renvoyé en Palestine où il rejoint les rangs du Palyam, l’unité navale de la Haganah, la milice officielle de la communauté juive durant la période mandataire.

Ike terminait paisiblement sa vie dans sa maison de zikhron Yaacov en Israël, une maison à l’allure de navire qui surplombe cette Méditerranée sur les flots de laquelle, soixante ans plus tôt, il inscrivit une des pages les plus mémorables de l’histoire d’Israël.

C’est là que je le rencontre. Silhouette fragile, joues creusées par le temps, une cigarette immuablement à la main, l’homme est marqué et semble confus. il peine à rester en place. Il se lève, se rassoit, fait du café, grapille quelques raisins, s’approche de la fenêtre pour mieux contempler la mer et se rassoit. Il plante ses petits yeux très clairs dans les miens, pose sa main ridée sur la mienne comme pour me rassurer et me demander d’être patiente. Je ne le brusque pas, ne le bouscule pas, je le laisse remonter le temps. Je sais qu’il lui en faut pour se remettre à la barre de ce bateau, qui, un jour d’été 1947, quitte le port de Sète avec à son bord 4554 immigrants clandestins juifs, la plupart rescapés des camps de la mort, avec pour seule espérance les rivages de la Terre promise.

Soudain les mots déferlent telle une vague. Ike est à nouveau ce petit capitaine de 23 ans, à la barre de ce vieux rafiot comme il ne cessera de l’appeler. Il se rappelle des plus petits détails, des visages, des noms. Il retrouve sa mémoire, lui qui dernièrement commence à la perdre, comme si dans sa tête il n’y avait de place que pour ce souvenir, tous les autres étant si dérisoires.

Il sait qu’il fut l’un des maîtres du destin d’Israël mais l’homme est modeste et comme pour s’excuser dit n’avoir rien fait d’exceptionnel. « Je n’ai fait qu’accomplir une mission qui m’a été confiée, j’ai essayé de la mener le mieux possible » me confie-t-il en ajoutant fièrement « même si celle-ci a été avortée et notre bateau refoulé, elle a permis d’accélérer le cours de l’histoire en précipitant le vote de l’ONU pour le partage de la Palestine, vote qui permettra à mes passagers -comme ils les surnomment d’un ton paternaliste- de débarquer bientôt non plus sur les côtes de la Palestine mais de celles de l’Etat d’Israël enfin proclamé. »

A cette époque, les anglais veulent limiter l’immigration juive en Palestine pour préserver l’équilibre démographique avec les arabes. C’est donc dans le plus grand secret que se prepare la mission de l’Exodus.

« C’était un vieux bateau très lourd, tout rouillé et très moche qui avait commencé sa carrière comme bateau amiral de la Old Bay Line, une compagnie américaine de croisières de luxe pour personnes fortunées. Il fut rebaptisé ensuite « Président Warfield » avant de rejoindre l’armée britannique pendant la guerre où il sert à transporter les troupes. Le bateau est ensuite repéré par la Haganna, l’organisation paramilitaire juive qui lutte pour l’indépendance d’Israël » me confie-t-il  » C’est à Portofino, que j’apprends avec stupeur que je serai le capitaine du bateau et non plus le second comme prévu, alors que je n’ai jamais assuré de commandement maritime » s’étonne encore Ike.

En effet, le capitaine polonais s’est dérobé. Yossi Harel, délégué de la Haganna est en Italie pour acheter des armes pour les combattants juifs en Eretz Israël. Il y rencontre le cerveau du transport clandestin qui lui dit avoir un bateau à Portofino qui pourrait transporter des milliers de juifs depuis le port de Sète mais qui nécessite plusieurs mois de préparation. Il faut concevoir des cuisines, des sanitaires, une infirmerie non pas pour assurer le confort, mais un minimum de sécurité et d’hygiène.

Le 11 juillet 1947, après maintes difficultés pour se procurer du mazout, le bateau prend le large depuis le port de Sète avec à son bord 1282 femmes, 1600 hommes, 1017 adolescents et 655 enfants dont la majorité sont orphelins.

« Je ne réalise pas de suite le poids de ma mission. C’est en lisant l’espoir dans les yeux de « mes » passagers, -il les nommera ainsi, d’un ton paternaliste durant tout le temps de l’entretien- que je commence à ressentir le poids de la responsabilité.

Je sais que je ne dois pas les décevoir, eux qui reviennent des affres de l’horreur et de plus je tiens ma revanche, venger les six millions de mes frères exterminés par les nazis » se remémore le capitaine. Sorti du port de Sète battant pavillon panaméen, officiellement en route vers la Colombie, le Président Warfield est rebaptisé Exodus, cinq jours après son départ et le drapeau d’Israël est fièrement hissé à la place du drapeau panaméen, un moment très fort.

Durant la traversée, dit-il, il y eut des moments de joie et d’autres d’infinie tristesse, comme la mort d’un enfant. Mais à aucun moment l’espérance ne nous a quittés ».

Très vite, le bateau est repéré par un avion britannique et une course poursuite s’engage avec la marine britannique. « ‘L’Exodus est un vieux bateau, usé et fatigué, mais je sais que son faible tirant d’eau lui confère un énorme avantage car il est capable de longer les côtes là où les autres navires prennent le risque de s’échouer. Je parviens donc à plusieurs reprises à prendre le dessus et à poursuivre ma route » décrit Ike « mais alors que nous entrons dans les eaux territoriales de la Palestine, le 18 juillet au matin, un croiseur et cinq contre-torpilleurs britanniques font irruption et je reçois l’ordre de couper les moteurs.

Je refuse, désireux d’accomplir ma mission jusqu’au bout et de ne surtout pas décevoir mes passagers. Mais les britanniques donnent l’assaut et nous tentons de résister contre les dix-sept soldats qui ont réussi à monter à bord. Trois de nos passagers sont tués et nous déplorons plus de cent blessés » se rappelle le capitaine. Le bateau est alors refoulé vers la Chypre et le 29 juillet, accoste à Port-de-Bouc en France. « Mes passagers résistent et refusent de descendre et des négociations s’ouvrent alors entre la France et les Anglais. Ils sont finalement débarqués de force à Hambourg en Allemagne et placés, à nouveau, dans des camps de réfugiés. Jamais je n’aurai dû arrêter les moteurs, mais les commandants de l’opération délégués par la Hagannah m’y ont forcé. Nous n’aurions pas dû nous laisser humilier une fois encore » regrette-t-il.

Tout le sionisme est en fait résumé dans ce conflit qui éclate entre Yossi Harel et Ike, ce dernier voulait une bataille qui serait le Massada des mers, il voulait le combat, il souhaitait montrer aux anglais ce sont les juifs sont capables. Yossi Harel, quant à lui, voulait la vie et refuse l’épreuve de force, de peur que des passagers y perdent la vie.

Cependant il se reprend avec fierté. « Notre défaite aura été salutaire, car elle a provoqué, en novembre 1947, le vote de l’ONU sur le partage de la Palestine, vote qui aboutira à la déclaration de l’indépendance de l’Etat d’Israël. L’Exodus a accéléré et changé le cours de l’Histoire. Et j’ai connu le bonheur de mener des juifs en Israël » me dit Ike des larmes dans la voix.

Avant de le quitter, je lui demande son avis sur le conflit israélo-palestinien et sa réponse est sans nuance.  » David Ben-Gourion est la source de tous nos problèmes » dit-il visiblement excédé. « Il a transigé là où il ne fallait pas, il a vendu notre Terre et je lui en veux de n’être pas allé jusqu’au bout ». Il fallait créer l’Etat d’Israël sur la totalité de notre Terre tel que le dit la bible et non sur une toute petite parcelle. Il ne fallait ni baisser les bras, ni renoncer.

« Comment a-t-on pu se laisser berner en acceptant un soi disant cadeau de l’ONU pour quelque chose que Dieu nous avait déjà promis » s’énerve-t-il.

Dire qu’Ike ne porte pas David Ben Gourion dans son cœur, c’est bien le moins que l’on puisse dire. Mais parmi les dizaines de photographies exposées sur son buffet, il y en a une qui le montre aux côtés du Premier Premier Ministre de l’Etat d’Israël de laquelle se dégage, malgré tout, une tendre complicité entre ces deux grands hommes que les idées éloignent mais que l’amour pour la Terre d’Israël et le Peuple Juif rapproche.

Et la création d’un Etat de Palestine, qu’en pensez-vous ? « Je ne suis pas pour la création de deux états, c’est une utopie et ce ne sera pas viable. Je ne suis pas pour que l’on chasse les palestiniens, ils peuvent rester vivre avec nous, en paix, mais au sein d’un seul état, celui d’Israël et bien sûr avec les mêmes droits pour tous » me répond-il avec détermination.

« La contribution d’Ike à notre pays est unique et inoubliable, Israël lui sera toujours reconnaissant » a déclaré le président Shimon Pérès dans son éloge funèbre. Ce qui est sûr, c’est qu’en passant devant sa maison, on distinguera, encore longtemps, la silhouette du petit capitaine, vague à l’âme et mémoire noyée dans les lames de ces vagues sur lesquelles, un jour, il n’y a pas si longtemps que ça, il a mené le peuple juif vers la liberté… »

Nathalie Sosna-Ofir (Copyrights)

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