Partager

« Plusieurs recherches indiquent que, psychologiquement, la société israélienne résiste mieux que d’autres au terrorisme, explique Israël-Bernard Feldman, psychologue, psychiatre et victimologue. Sans doute parce que, dans ce petit pays, la solidarité est très forte. Mais aussi parce que les victimes d’attentats sont prises en charge gratuitement et sans limite de durée par l’Etat, qu’il existe des dizaines d’associations de soutien et de groupes de parole dans toutes les langues. »

En parallèle, « les Israéliens s’interdisent toute faiblesse ». Et ils font tout pour qu’après la violence, la vie reprenne son cours, le plus vite possible. « En 2004, je me souviens d’un attentat au café Hillel, en plein centre de Jérusalem, raconte Michel Sultan, guide touristique de 64 ans. Le lendemain, je passais dans ce même quartier avec un groupe qui voulait voir le lieu de l’explosion. J’ai eu du mal à trouver l’endroit… En vingt-quatre heures, le café avait été nettoyé, reconstruit, et une foule de jeunes était attablée en terrasse. » “En période d’attentats, je sors volontairement beaucoup, comme une forme de résistance au terrorisme. Mais chaque jour, je range mes affaires, je paie mes factures, au cas où.” Marie-Lyne Smadja, enseignante-chercheuse

Dans le pays, la résilience chère à Boris Cyrulnik est perceptible dans l’espace public comme dans les consciences. « En période d’attentats, je sors volontairement beaucoup, comme une forme de résistance au terrorisme. Mais chaque jour, je range mes affaires, je paie mes factures, au cas où. Je n’ai pas peur de la mort, mais j’en ai conscience », témoigne Marie-Lyne Smadja, chercheuse et enseignante de 54 ans.

Dans une étude, trois chercheurs israéliens montraient qu’après la vague d’attentats-suicides entre 2000 et 2002, seuls 9 % de la population israélienne souffraient de stress post-traumatique – contre 30 % aux Etats-Unis après le 11-Septembre. « Plusieurs recherches indiquent que, psychologiquement, la société israélienne résiste mieux que d’autres au terrorisme, explique Israël-Bernard Feldman, psychologue, psychiatre et victimologue. Sans doute parce que, dans ce petit pays, la solidarité est très forte. Mais aussi parce que les victimes d’attentats sont prises en charge gratuitement et sans limite de durée par l’Etat, qu’il existe des dizaines d’associations de soutien et de groupes de parole dans toutes les langues. »

Le 14 octobre 2015, Sarah Blum, 31 ans, est à la gare centrale de Jérusalem. Un terroriste armé d’un couteau fonce sur l’étudiante, qui parvient à s’échapper. « Malgré le choc, dès le lendemain matin, j’ai tenu à sortir, à m’installer en terrasse prendre un petit déjeuner, à fêter mon anniversaire le surlendemain. La peur était là, mais il fallait avancer. » De ce traumatisme naît tout de même de nouveaux réflexes : «Je ne porte plus que des baskets et des chaussures plates, pour pouvoir courir vite au cas où. Je marche à au moins un mètre cinquante de distance des gens. La distance qui m’a sauvé la vie. » « Très vite, on apprend à classer les lieux et les événements selon leur facteur de risque », note Jennie, 30 ans, aujourd’hui étudiante aux Etats-Unis.

Quand le pays est sous tension, chacun active ainsi son propre plan Vigipirate : pas de cinéma le samedi soir ni de marché pour Kelly, pas de déplacement à Jérusalem pour Rosi, une traque des sacs suspects et des « types bizarres dans le bus » pour Samuel. « Pendant les périodes à risque, je vais chercher mes enfants plutôt que de les laisser rentrer seuls de l’école. Pas par peur, mais pour qu’ils se sentent rassurés », affirme Sarah, Israélienne orthodoxe de 30 ans qui dit se sentir en sécurité ici plus qu’ailleurs… car « Dieu veille sur Israël ».

Les plus jeunes sont les plus vulnérables

Gérer sa propre angoisse est une chose. Ne pas la faire porter à ses enfants en est une autre. « Mon fils et ma fille me disent que je ne leur ai pas transmis la peur. Sans doute parce que je me suis toujours efforcée de la refouler, consciemment. Tout en leur expliquant les événements, on a toujours cherché à les épargner. Quitte parfois à minimiser les choses », avoue Kelly Elmaleh, professeure retraitée de 65 ans. Et à les dédramatiser. Comme dans les écoles où, pendant la guerre du Golfe en 1991, les enfants décoraient les étuis de leur masque à gaz.

Si toute une génération semble avoir intégré le danger d’une attaque quelle qu’elle soit dans son quotidien, les plus jeunes ont du mal à vivre avec. Selon une étude de Nielsen Israël datant de 2015, 80 % des Israéliens de 8 à 15 ans exposés à des vidéos d’attentats ont développé des traumatismes et 50  % d’entre eux craignent de se rendre dans des lieux publics. « Lors de la dernière sortie que j’ai organisée à la piscine pour des enfants de 4-5 ans, la première question qu’ils m’ont posée, c’était : “où est le bunker ?”. Quant aux adolescents, ils ont du mal à se projeter, même le week-end suivant », constate Marie-Lyne Smadja, qui voit ici « le revers de la résilience » des Israéliens.

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2015/11/20/les-israeliens-entre-carpe-diem-et-autodefense_4814373_4500055.html

 
Partager