Jessica Lederman : Combien de temps, de morts, de blessés, d’agressés faudra-t-il compter pour se réveiller ?

By |2019-01-01T11:46:24+03:00janvier 1st, 2019|Categories: CULTURE|
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Il y a cinq ans j’étais encore Reporter pour les JT de TF1. Ce soir de Janvier 2014 Dieudonné remontait sur scène au Théâtre de la Main d’Or après avoir été interdit de représentation pendant un temps. J’étais de permanence à la rédaction. Nous craignions des incidents à l’extérieur du théâtre. Mais nous nous interrogions aussi sur le contenu de son spectacle : Dieudonné avait-il ou non retiré de ses textes les propos « susceptibles de porter atteinte à la dignité humaine » ? J’ai donc été envoyée au Théâtre de la Main d’Or avec l’une de mes collègues. Nous avons acheté des billets pour la représentation afin d’y assister anonymement dans le public et nous étions équipées d’une petite caméra cachée au cas où de quelconques dérapages se produiraient (on peut discuter de la méthode mais ce n’est pas le propos ici).

Le propos est la violence et la haine qui émanaient des spectateurs et des fans de Dieudonné venus voir le spectacle ce soir-là. Cette haine, j’ai commencé à la ressentir à l’instant où je me suis placée dans la file pour entrer dans le théâtre. Violence verbale d’abord à l’égard des équipes de journalistes présentes à l’extérieur pour faire leur travail. Puis une fois installée et assise dans la salle, patientant jusqu’à l’extinction des lumières, violence verbale encore à l’égard du « sytème », de la société, des castes dites supérieures, à travers des chants et des gestes de haine teintés de clichés et précisément de « propos pouvant atteindre à la dignité humaine », sans périphrase édulcorée : antisémites et racistes.

Violence émotionnelle à travers les rires d’un public hilare à chaque ligne prenant pour cible les « races », les couleurs, les religions, bref les différences.

Violence verbale toujours à la fin du spectacle où cette fois, encouragé par l’« humoriste », le public entonnait à nouveau des hymnes incongrus et se vautrait dans une vulgarité qui n’avait d’égale que leur ignorance, la grossièreté de leurs amalgames et autres approximations historiques. Mais tous, unis derrière Dieudonné, « l’artiste incompris et censuré », se sentaient utiles, trouvaient à cet endroit enfin un sentiment d’appartenance là où,à leurs yeux, la société avait échoué. Ils vibraient comme investis d’une mission dont ils n’avaient aucune idée de la finalité, simplement galvanisés par la haine gratuite couplée à la bêtise la plus élémentaire. Il y avait un marché de la haine, Dieudonné s’en était saisi. Et par un tour de force que certains qualifieraient de génie, sans grand effort il jouissait d’un public acquis à sa cause dont l’esprit de haine et de revanche dépassait le sien.

Violence quasi physique enfin à mon égard : après le spectacle, certains spectateurs qui m’avaient identifiée sont allés avertir les vigiles du théâtre qui nous ont fouillées moi et ma collègue (d’une manière que je qualifierais de musclée), et ont effectivement trouvé notre caméra cachée. Trophée livrée sur un plateau pour ces fans qui, refusant de rater une miette de ce deuxième spectacle qui se tenait sous leurs yeux, filmait la scène à cœur joie. Ils tenaient là, cristallisés en une seule personne, la somme de toutes leurs aversions : télévision, TF1, secteur privé, journaliste portant un nom connu et à consonance peu populaire en temps de guerre.

Je suis rentrée de cette soirée sonnée par ce dont j’avais été témoin. Pour la première fois j’avais senti le changement, le basculement de la contestation à la haine, de la protestation à la violence gratuite, sans fondement et sans limite. J’ai senti le danger, la perte de repères d’une certaine catégorie de la population se retrouvant dans un ennemi commun. Cette gueule de bois n’était pourtant rien comparé à la suite. Oui les fidèles troupes de Dieudonné n’avaient pas hésité à publier la vidéo de ce non-événement, agrémentée de noms et de détails. En quelques semaines, sur les réseaux sociaux, j’ai reçu des centaines de messages incluant des quenelles dessinées et illustrées sous toutes les formes possibles imaginables et des insultes antisémites inspirées des clichés les plus primaires et les plus vivaces.

Il m’a fallu presque cinq ans pour revenir librement sur cet épisode dont je parle publiquement pour la première fois.

Aujourd’hui je ne vis plus en France (n’y voir aucun lien de cause à effet, en tout cas conscient). Et comme toute histoire d’amour qui se respecte, je n’ai jamais autant aimé mon pays, sa culture, son histoire et ses traditions que depuis que je l’ai quitté. Je suis partie avant Charlie Hebdo et avant le Bataclan, avant l’Hyper Cacher mais après Merah, avant Mireille Knoll mais après Ilan Halimi, avant Sarah Halimi mais après Sebastien Sellam.

Alors il est facile, c’est vrai, à 5000km de là, de dire que je regarde mon pays évoluer avec tristesse, que je ne suis pas surprise de voir ces images défiler sur nos écrans, de voir cette violence investir les avenues et les rond-points de France, de voir les amalgames érigés en slogans et les récits d’agressions antisémites se multiplier. Pourtant c’est cette même violence et cette même haine que j’ai vécu il y a cinq ans dans la salle de la Main d’Or et au cours des semaines qui ont suivi. Cette haine, nous l’avons ignorée, moi la première, par insouciance sans doute, par déni très certainement. Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour cesser de laisser la France plonger vers ses heures les plus sombres au nom d’une utopie et d’un idéal qui n’existent plus, ou en tout cas pas pour le moment ? Combien de temps, combien de morts, de blessés et d’agressés faudra-t-il compter pour se réveiller ?

Je fête Hanuka et Noël, je dîne autour d’un repas de Shabbat le vendredi soir et le dimanche est toujours pour moi un jour de repos, je ne mange pas de farine levée pendant la Pâque juive et quand j’étais enfant je cachais des œufs dans le jardin le lundi de Pâques, et ma nouvelle année peut commencer deux fois si j’ai pris un faux départ, à Rosh Ha-Shana et à la Saint-Sylvestre.

Je suis Juive et je suis Française. Il a fallu des années à mes ancêtres pour ne plus avoir honte d’être qualifiés du premier adjectif aux yeux du second, aujourd’hui j’ai honte d’être qualifiée du second aux yeux du premier.

https://www.20minutes.fr/…/2402355-20181223-video-gilets-ja…

Five years ago I was still a reporter for the jt news tonight in January 2014 Dieudonné was on stage at the golden hand theatre after being banned from representation for a while. I was always in writing. We were afraid of incidents outside the theatre. But we were also concerned about the content of his show: did dieudonné or not remove the words  » likely to undermine human dignity So I was sent to the golden hand theatre with one of my colleagues. We bought tickets for representation in order to attend anonymously in the public and we were equipped with a small hidden camera in case any slippage occurred (we can discuss the method but that is not the point here).

The point is the violence and hatred that came from the viewers and fans of dieudonné coming to see the show that night. That hate, I started to feel it the moment I got in the line to get into the theater. Verbal violence first with regard to the teams of journalists outside to do their work. Then once installed and sitting in the room, waiting until the lights out, verbal violence still in respect of the « System », of society, of the so-called superior castes, through songs and gestures of hatred tinted with Clichés and precisely « words that can achieve human dignity », without retrieval mild: Anti-Semitic and racist.

Emotional violence through the laughter of a hilarious audience at each line targeting « races », colors, religions, brief differences.

Verbal violence always at the end of the show where this time, encouraged by the « Comedian », the public again intoned hymns incongruous and is in a vulgarity that had equal only their ignorance, the rudeness of their amalgam and other Historical approximations. But all, United behind dieudonné, « the misunderstood and censored artist », felt useful, found at this place a sense of belonging where, in their eyes, society had failed. They vibrated as invested in a mission that they had no idea of the purpose, simply galvanized by free hatred coupled with the most elementary stupidity. There was a hate market, dieudonné had it. And by a tower of strength that some would of genius, without great effort, he enjoyed an audience acquired to his cause whose spirit of hatred and revenge exceeded his.

Almost physical violence at last: after the show, some viewers who had identified me went to warn the theatre guards who searched me and my colleague (in a way that I would describe as muscular), and actually found our camera Hidden. Trophy delivered on a set for those fans who, refusing to miss a crumb of this second show that stood under their eyes, filmed the scene at heart joy. They held there, crystallized in one person, the sum of all their aversions: Television, tf1, private sector, journalist with a known and to name in time of war.

I came home from this evening, stunned by what I witnessed. For the first time I had felt the change, the shift from protest to hatred, from protest to free violence, without foundation and without limits. I felt the danger, the loss of benchmarks of a certain category of the population in a common enemy. That hangover was nothing compared to the rest. Yes, Dieudonné’s loyal troops had not hesitated to publish the video of this non-event, with names and details. In a few weeks, on social networks,
I have received hundreds of messages including comic and illustrated dumplings in all possible possible forms and anti-Semitic insults inspired by the most primary and perennial clichés.

It took me almost five years to return freely to this episode, which I speak publicly for the first time.

Today I no longer live in France (see no causal link, in any case conscious). And like any love story that respects, I have never loved my country, its culture, its history and its traditions since I left it. I left before Charlie Hebdo and before the bataclan, before the hyper hiding but after merah, before Mireille Knoll but after ilan halimi, before Sarah Halimi but after sebastien sellam.

So it’s easy, it’s true, 5000 miles away, to say that I watch my country evolve with sadness, that I’m not surprised to see these images Scroll on our screens, to see this violence invest the avenues And the roundabout of France, to see the amalgams erected in slogans and stories of anti-Semitic aggression are multiplying. Yet it is the same violence and hatred that I lived five years ago in the golden hand room and in the weeks that followed. This hatred, we have ignored it, I am the first, by carelessness no doubt, by denial most certainly. How long will it take to stop letting France dive into its darkest hours in the name of a utopia and an ideal that no longer exists, or at least not yet? How long, how many deaths, injuries and attacks will have to count to wake up?

I celebrate hanukka and Christmas, I dine around a Shabbat meal on Friday night and Sunday is always for me a day off, I don’t eat flour lifted during Jewish Passover and when I was a kid I was hiding eggs in The garden on Easter Monday, and my new year can start twice if I took a fake start, in rosh ha-Shana and Saint-Sylvestre.

I’m Jewish and I’m French. It took years to my ancestors to no longer be ashamed of being qualified for the first adjective in the eyes of the second, today I am ashamed to be qualified from the second in the eyes of the

https://www.20minutes.fr/high-tech/2402355-20181223-video-gilets-jaunes-journaliste-20-minutes-temoin-scene-antisemite-metro-enquete-ouverte

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