Histoire et mémoires. De Meknès à Tel-Aviv en passant par Bel Abbès.

By |2018-07-12T10:09:11+00:00juillet 12th, 2018|Categories: CULTURE|
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JOUR5. Un article de Dan Assayah. En été, IsraelValley se lâche. Depuis quelques jours je raconte sous un pseudo l’histoire de ma famille qui a traversé les années dans des villes très différentes. Meknès, Bel Abbès, Marseille, Lyon, Annecy, Villeurbanne, Grenoble, Paris, Toronto, Tel-Aviv, Ness Ziona, Beersheva, Omer,… Dans quelques jours c’est le 14 Juillet 2018 et sur les Champs-Elysées le fameux défilé va voir passer les Légionnaires. A chaque fois je les observe avec beaucoup d’ attention. Ce n’est pas du tout par hasard…

INTRODUCTION. La famille de ma mère a quitté l’Algérie dans des conditions terribles. Une valise pour chacun sans aucune chance de retrouver ses biens un jour. La décolonisation a laissé des marques indélébiles sur nombre de juifs qui ont quitté l’Algérie avec précipitation. Les chansons de Enrico Macias ont été salutaires pour apaiser ceux qui quittaient en larmes ce pays qu’ils avaient tant aimé.

Reprendre les chemins de la connaissance de l’histoire des juifs d’Algérie est utile pour comprendre le cataclysme qui a frappé cette communauté et ma famille autour des années 1950-1965 . A Sidi Bel Abbès où vivait ma mère et sa famille (12 frères et soeurs) la communauté juive comptait environ 3500 âmes et habitait dans le centre ville. La grande synagogue se situait boulevard Verdun, d’autres synagogues se trouvaient rue Lord Byron, rue Catinat et rue Gambetta. Le premier consistoire israélite fut fondé vers 1865.

Un point essentiel à saisir et qui explique pourquoi dans mon enfance ma mère parlait souvent des Légionnaires. La Légion Etrangère avait un berceau : Bel-Abbès. La garnison comptait plusieurs milliers d’hommes de toutes origines mais à majorité allemande. On raconte que les jours où les légionnaires percevaient leur solde, l’activité du commerce local s’en ressentait favorablement, surtout les restaurants et les nombreux cafés dont beaucoup étaient dotés de pianos et autres instruments permettant aux musiciens et à leurs auditeurs de se rappeler avec nostalgie la musique de leur pays. La Légion Etrangère comptait dans ses rangs des juifs venus de différents pays.

Selon un chercheur : « Sidi-Bel-Abbès, arrosé par l’oued Mékerra, à 80 km environ au sud d’Oran, fut fondé en 1843. La construction de la ville, tout au moins dans ses débuts, fut l’œuvre de la Légion Etrangère qui y imprima une architecture de style militaire : rues rectilignes coupées à angle droit, construction d’épais et hauts remparts garnis de meurtrières et de bastions pour pouvoir tirer à découvert sur d’éventuels assiégeants, fossés très profonds remplis d’eau ; les remparts furent percés plus tard d’ouvertures où l’on installa de hautes portes aux noms évocateurs : portes d’Oran, de Tlemcen, de Daya, de Mascara et du village nègre ».

La ville devint une cité très prospère en raison de la réussite des agriculteurs ou colons et on la citait volontiers comme un des triomphes de la colonisation algérienne. Les Bel-Abbésiens appelaient leur ville le « petit Paris » en raison de ses belles rues animées et bien éclairées la nuit, de ses magasins aux vitrines bien décorées, de ses grands cafés avec de belles terrasses et des orchestres réputés qui se produisaient ».

Ma grand-mère maternelle était originaire d’Oran. En 1954, l’année de ma naissance,  Oran franchissait le cap de 400 000 habitants, la communauté juive de la ville comptait pour 10 % de ce total. C’étatit la proportion juive la plus importante dans le tissu urbain algérien.

L’histoire à nouveau. « En 19541962 : guerre d’Algérie. Les Juifs, dans leur grande majorité restent plus ou moins neutres. Mais devant l’inexorable avancée vers l’indépendante, un grand nombre rallie l’O.A.S. Quelques rares autres se sont rangés aux côtés du F.L.N. Selon un article : « Le , jour de l’indépendance, le peuple algérien sortit dans la rue ou hommes, femmes, et enfants crièrent leur joie. Au bas de la rue de la Révolution, à 11h15 du matin des coups de feu éclatent. C’est la panique générale et on ne sait pas qui tire sur qui. L’héritage sanglant de sept ans de guerre et la haine cultivée par les massacres de l’O.A.S ont généré chez certains des réflexes de vengeance sans discernement envers tous les Européens rencontrés en cette après-midi folle. Il y a eu de nombreuses victimes et parmi celles-ci dix Juifs d’Oran ».

On avait finit par l’oublier, l’histoire des Juifs dans la ville d’Oran avait  commencé vers l’an mille, lorsque ceux-ci avaient été autorisés à s’installer dans un quartier appelé dès lors Derb El Houd (quartier des juifs). « La communauté s’accroît avec l’arrivée d’émigrants majorquins, en 1391, puis castillans un siècle plus tard. Ces exilés modifient fondamentalement le visage de la communauté et lui impriment un cachet espagnol. À la suite du décret Crémieux, les Juifs devenus citoyens français forment une communauté beaucoup plus prospère et dynamique. L’indépendance de l’Algérie en 1962 les conduit cependant à abandonner la ville, dont les traces juives sont alors effacées ».

Une encyclopédie fait le point sur les relations entre les juifs d’Algérie et la France : « Devenus citoyens français à la suite du décret Crémieux de 1870, les Juifs s’identifient de façon croissante à la métropole et malgré leur retour forcé à la condition d’indigène durant la Seconde Guerre mondiale, ils choisissent massivement d’être rapatriés en France à la veille de l’indépendance de l’Algérie et une minorité choisit Israël. Seule, une « poignée » d’entre eux vit encore en Algérie. Cet exil met quasiment fin à plus de 2 000 ans de présence en terre algérienne.

Peu de gens le savent. Alger était  au XVe siècle un grand centre rabbinique. À leur arrivée en Algérie, les Juifs d’Espagne s’installent dans les villes du littoral et de l’intérieur du pays où ils fusionnent progressivement avec les Juifs autochtones. Ils s’installent principalement le long de la côte de Honaïne à l’ouest en passant par Oran, Mostaganem, Ténès, Alger, Bougie et jusqu’à Tunis. Nombreux sont ceux qui s’établirent à Tlemcen et dans d’autres cités de la plaine comme Constantine, Miliana et Médéa. Les communautés juives d’Algérie connaissent une véritable mutation. S’ensuit dès le XVIe siècle un courant régulier de marranes portugais et de Juifs originaires de France, d’Italie (de Livourne plus particulièrement) et de Constantinople.

Ce sont les Juifs d’Espagne qui, sous la désignation de Sépharades (qui signifiait originellement Juifs d’Espagne), introduisent la liturgie du même nom. Finalement, ce sont toutes les communautés juives nord-africaines qui adopteront la liturgie sépharade. Parmi les familles juives chassées d’Espagne et ayant trouvé refuge à Alger, on peut citer généralement parmi tant d’autres les Stora, les Duran, les Seror, les Benhaim, les Oualid et les Ayache. Ces familles revendiquent leurs ascendances purement espagnoles.

Pendant la période ottomane, les Juifs d’Algérie étaient soumis au statut de « dhimmi » En cas de litige avec un musulman, ils sont jugés par un tribunal musulman, devant lequel les témoignages de Juifs sont considérés comme nuls, tout en ayant le droit de s’exprimer lors du jugement. Les Juifs non respectueux de ces restrictions sont brûlés vifs à la porte de Bab El-Oued, à l’endroit même où la France construira plus tard le principal lycée d’Alger. La défaite française de 1940 et l’instauration du régime de Vichy qui s’ensuit sont restées comme une période très douloureuse pour les Juifs d’Algérie. Soixante-dix ans après leur accession à la citoyenneté française, ils sont déchus collectivement de leur nationalité. La décision d’abroger le décret Crémieux est prise le par Vichy. Le 30 du même mois, les lois sur le statut des Juifs d’essence antisémite s’appliquent en métropole comme en Algérie. La loi du 2 juin 1941 interdit aux Juifs un grand nombre de professions. Un numerus clausus pour l’enseignement, concernant élèves et professeurs juifs est appliqué sévèrement

Un auteur affirme que : « Le judaïsme algérien est « presque totalement hermétique à l’activité sioniste », ce qui s’explique par leur attachement tout particulier à la France, dont ils sont les citoyens et pour laquelle ils ont combattu durant la Première Guerre mondiale, alors que les communautés voisines de Tunisie et du Maroc y sont beaucoup plus réceptives. Cette spécificité algérienne a pour conséquence pratique que l’émigration (aliyah) vers Israël se soit toujours maintenue à des niveaux très faibles. De fait, l’Algérie est le seul pays musulman dont les habitants juifs n’émigrent pas majoritairement vers ce pays ».

HISTOIRE FAMILIALE. Dans ma famille nous n’avons pas eu un écrivain qui a tenu au fil des années un journal de bord. Nous étions tellement accaparés par les combats au jour le jour que le faire aurait été impossible. Après tant d’années, écrire une histoire familiale dans ce contexte est assez cahotique. Dans ma famille les débats autour de la table ont toujours été durant des années assez bruyants. Mais ils ont été salutaires. Cela a permis d’évacuer des conflits. Ce que j’écris peut-être sujet à controverses. Nous en sommes à présent à tenter de reconstituer le passé. Tentons le coup…

MEMOIRE.

Beaucoup de familles perdent leur propre histoire au fil du temps. L’amnésie touche chacun. L’histoire se perd dans le néant. On ne sait plus qui était qui… Ceci est assez rare en  Israël où réside une partie de ma famille car chaque enfant doit un jour travailler sur une oeuvre importante durant sa vie scolaire. Il doit écrire l’histoire familiale sur la base d’interviews de ceux qui l’entourent. C’est le projet « Roots » (Chorachim).

Dans ma famille nous n’avons pas de problème de perte majeure de mémoire. Un jour où l’autre chacun des frères se lance dans la reconstitution de l’arbre généalogique de la famille, d’un livre-photos qui raconte une saga, d’un film qui est fait de petits-bouts de vidéos … C’est un trait familial essentiel. Ne pas oublier. Laisser des traces. Transmettre une histoire pour renforcer un futur commun. Ma famille possède de nombreux collectionneurs qui conservent des objets du souvenir, parfois très simples, qui racontent le périple familial. Dans les familles juives, comme la mienne, qui a beaucoup voyagé, cela peut-être une valise, des vêtements, des bracelets, une broche, un livre de prière, une Kippa, un châle de prière, un disque, une radio…

Chacun des frères a un jour conservé dans sa main un objet, une relique qui fait partie intégrante du patrimoine familial. Par exemple l’un conserve précieusement une machine à coudre historique. L’autre protège des objets liturgiques. Le plus jeune frère garde soigneusement une belle collection de photos et de documents administratifs étonnants. Un frère et moi-même gardons des petits objets symboliques. Ces objets nous ramènent vers une histoire familiale ou personnelle qui peut-être, dans certains cas, douloureuse. Au fil du temps j’ai moi-même gardé des objets dans un lieu… inaccessible. Ils me saignent le coeur. J’ai envi de les jeter… Mais à la dernière minute une main divine m’en empêche. Car garder la mémoire d’une vie est primordiale pour ma tribu.

INDEPENDANCE.

Mon père qui a vécu une enfance dans « la frugalité » au Maroc au Mellah nous a enseigné, sans jamais la prononcer explicitement (c’est en l’observant dans sa vie durant des années que je peut en tirer des mots essentiels), cette leçon fondamentale : « Garde ton indépendance et autonomie. Ne devient esclave de personne. Débrouille toi. » Ma famille a depuis bien longtemps gagné son indépendance d’esprit et matérielle. Sa non-soumission à une autorité « supérieure » désignée de manière autoritaire, voire dictatoriale, par un tiers est dans son ADN. Les familles juives qui ont vécu dans les pays arabes (comme cela a été le cas pour la mienne,) ont eu un mal fou à effacer le syndrome du « dhimmi » qui les a traumatisé. C’est à présent bien le cas pour les miens, comme beaucoup d’autres familles.

En Israël la lutte souterraine et de faible intensité, toujours actuelle, entre Ashkénazes et Sépharades fait malheureusement partie du quotidien. Ses derniers n’accepteront jamais plus de vivre sous le joug de « dominants » quels qui soient. Le traumatisme de la « dhimmitude » est toujours là.

Au fait un dhimmi c’est quoi? Un dhimmi est un terme historique du droit musulman qui désigne un citoyen non-musulman d’un État musulman, lié à celui-ci par un « pacte » de protection. Le statut de dhimmi a codifié pendant des siècles la place des minorités religieuses monothéistes juives dans les pays à majorité musulmane. A la différence des polythéistes, qui selon le Coran, devaient être convertis, les « gens du Livre » juifs, dépositaires d’une partie de la Vérité révélée, avaient le droit de conserver et pratiquer leur foi à condition de respecter un certain nombre d’obligations. Ce statut stipulait que les dhimmi se verraient garantir par le sultan la protection de leur vie et de leurs biens ; en retour ils devaient reconnaître la suprématie de l’islam et payer un impôt appelé jizya.

L’ensemble de règles ou le régime juridique auquel étaient soumis les dhimmis (la dhimma) était appliqué avec plus ou moins de négligence ou de sévérité selon les périodes et les pays. La distance était parfois considérable entre le discours rigoriste des théologiens, et l’attitude des juristes, plus laxistes et pragmatiques, qui l’ont souvent emporté dans la réalité. Des juifs furent nommés vizirs (premiers ministres) et gouvernèrent les musulmans, malgré leur statut de dhimmis. Le statut de dhimmi fut aboli en 1855 dans tous les pays gouvernés par l’Empire ottoman.

La histoire de cette histoire familiale sera pour demain…

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