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JOUR 6. Un article de Dan Assayah. Cet été, nous publions l’histoire d’une famille qui a traversé les années dans des villes très différentes. Meknès, Bel Abbès, Marseille, Lyon, Annecy, Villeurbanne, Grenoble, Paris, Toronto, Tel-Aviv, Ness Ziona, Beersheva, Omer,…

EDUCATION JUIVE. La synagogue traditionaliste d’Annecy (tenue sous rite séfarade) a été le centre de l’initiation familiale à notre culture juive « soft ». Non ultra-orthodoxe. Une religion sans extrémisme. Par la suite les mouvements de jeunesse ont complété notre savoir. Notre père durant les fêtes priait des heures dans la salle de prière. Sa place lui était attribuée de manière permanente. Il faisait également partie, comme son père l’a été, de manière active à la « hevra kaddisha », mais il en parlait de manière très discrète, presque secrète.

Une hevra kaddisha, Société du dernier devoir en France, est une société librement structurée mais assez organisée et fermée, faisant office de pompes funèbres, composée de membres Juifs, qui s’occupent de préparer les corps des défunts (Juifs) conformément aux rites de la Halakha (Loi juive) et veillent à ce qu’ils ne soient pas profanés (volontairement ou non) jusqu’à l’enterrement. Deux exigences fondamentales sont de montrer le respect approprié au corps, et le nettoyage rituel du corps, avant son habillement pour l’enterrement. La tâche de la hevra kaddisha est considérée non seulement comme honorable mais très louable et en réalité seulement surpassée par l’étude de la Torah.

Au cœur des fonctions que la société doit remplir se trouve le rituel de purification, ou tahara. Le corps est d’abord entièrement lavé des poussières, fluides et résidus corporels, et tout ce qui pourrait se trouver sur la peau. Le corps est ensuite rituellement purifié par immersion dans un mikvé ou un rinçage continu. Le terme de Tahara peut être utilisé pour désigner la seule purification rituelle ou l’ensemble de la procédure.

Un article résume le niveau de judaïsme de la famille Assayah : « Les traditions des juifs séfarades mettaient l’accent sur des coutumes insérées dans le folklore. Les séfarades étaient ouverts au monde moderne et à l’environnement dans lequel ils évoluaient. Les rabbins acceptaient certains compromis religieux qui leur permettaient de remplir leurs synagogues en fermant les yeux sur les quelques libertés prises avec la stricte loi religieuse. En revanche, ils s’appuyaient sur le sionisme afin de maintenir solidaire et forte une communauté. Les cours de Talmud Torah étaient l’occasion de rudiments de sionisme ». (1) J.B.

Notre éducation juive formelle repose principalement sur des enseignements du Talmud Thora et celle des livres que nous avons consultés. Le rôle du Talmud Torah a été vécu différemment selon mes frères. Ma perception n’est pas très favorable. Heureusement que les écoles juives en France font à présent un bon travail. Mais cela a pris beaucoup de temps. Dans les années soixante les Communautés juives étaient mal organisées. La plupart des leaders francophones qui se sont installés en Israël sont passé par des écoles juives où des mouvements de jeunesses (pour notre famille cella a été le DEJJ).

TALMUD TORAH. « Les écoles de Talmud Torah pourvoient un enseignement primaire aux enfants qui y recevaient des rudiments d’hébreu ». C’est la définition officielle. En fait les Talmud Torah que nous avons fréquenté avec mes frères en France et au Maroc étaient de faible qualité. Rien à voir avec les pratiques très professionnelles des juifs des Etats-Unis et du Canada. Dans mon enfance à Meknès les enseignants étaient peu formés et débarquaient dans la classe comme des toréadors qui ne connaissaient pas leur métier. Leur capacité de transmission était bien réduite.

La préparation de la Bar Mitzva était le seul moment où les enseignants étaient totalement impliqués. Ma Bar Mitzvah a été traumatisante. Tout a foiré. Même les dragées jetés dans la synagogue par ma mère sont retombés sur mon crane en me faisant mal.

Inutile d’en donner les détails, mais jusqu’à ce jour je me souviens de chaque minute. Mon discours était d’une grande banalité. « Merci à tous d’être venus de si loin à l’occasion de ma Bar Mitzvah. Je sais que cela n’était pas facile pour vous de venir ici, je tiens donc à vous dire que votre présence aujourd’hui me touche beaucoup et que c’est un moment très important pour moi… « 

J’avais l’air ridicule en ce jour solennel. Mon costume était trop étroit. Le tissu était fait d’une étoffe à deux sous. J’ai lu le texte sacré à la Thora sans le comprendre. Les yousyous de ma mère et des femmes de la synagogue étaient inaudibles. « Les youyous sont de longs cris aigus et modulés poussés par les femmes d’Afrique du Nord, y compris les juives séfarades pour manifester une émotion collective lors de rassemblements : la joie ».

« La Bar Mitzvah est l’état de majorité religieuse acquis par les jeunes garçons juifs, à 13 ans. Par extension, il désigne aussi la cérémonie facultative célébrant ce passage. Être Bar Mitzvah signifie pour les garçons être en âge d’appliquer pleinement les commandements de Dieu ». Mes parents avaient invité plus de 150 personnes pour cette Bar Mitzvah faite à deux frères (mon père avait décidé un nouveau type de Bar Mitsvah « en groupe »). Le buffet, à l’époque nous n’utilisions pas de traiteurs, a été liquidé en 15 minutes chrono.

ET ISRAËL ? PARTIE1.

La place d’Israël a toujours été centrale dans la famille Assayah. « Les rabbins nord-africains avaient soutenu le sionisme avec toute la force de leurs croyances et ils émaillaient leurs commentaires hebdomadaires de la Torah par plusieurs références aux combats que menait Israël contre ses ennemis. Nombreux sont les « anciens » qui se souviennent encore des récits épiques de l’indépendance, exagérément amplifiés par leurs rabbins » (J.B.)

Nous avons tremblé durant la guerre de Kippour. Contrairement à ce que je croyais, mon père, très pro-Israël, avait parfaitement compris, peut-être avant tout le monde  le sentiment de désarroi des juifs du Maroc qui avaient tenté de rejoindre l’Etat hébreu à la fin des années 1950. Ce n’est pas du tout par hasard si, contrairement à toute attente, il n’a jamais voulu de son vivant habiter en Israël.

Son corps a été transféré en Israël au cimetière d’Ashkelon. « Les Juifs du Maroc  n’ont pas été accueillis en Israël avec ferveur, comme si leur arrivée dérangeait ». C’est ce qu’écrit, fort justement, Joseph Toledano (voir ci-dessous). Mon père le savait car il posait des dizaines de questions à ceux qui avaient sauté le pas et vivaient en Israël au début des années 1960. Voyons ce que dit Joseph Tolédano.

SPECIAL UN ENCADRE DU RECIT. Joseph Toledano est historien, conférencier, ancien diplomate au ministère des affaires étrangères d’Israël, né à Meknès en 1938, et installé à Jérusalem depuis 1963. Diplômé de l’Institut de formation des cadres pour les mouvements de jeunesse de Jérusalem, licencié en droit et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, il est l’auteur de dix livres sur l’histoire et le patrimoine culturel du judaïsme nord-africain en général et marocain en particulier, parus en français et en hébreu. Son dernier livre écrit avec érudition. Il est central pour comprendre l’environnement familial. Et la place d’Israël.

Selon Jacques Benillouche : « Joseph Toledano n’a pas seulement écrit un ouvrage sur la communauté juive de Meknès mais une véritable encyclopédie sur l’histoire et la culture des Juifs du Maroc. Meknès a été fondée en 711 par la tribu amazighe des Meknassas, qui lui a donné son nom. Elle porte d’autres surnoms tels que «le Versailles du Maroc», ou «le petit Paris» ou «la petite Jérusalem», soulignant la beauté de la cité, ce qui lui valut son titre de plus belle ville impériale du royaume.

L’auteur prend prétexte de la ville de Meknès, dont il est issu, pour tracer en fait le panorama des Juifs du Maroc et de leur histoire. En effet, il traverse toute l’histoire du pays à travers celle de la ville qui fut, un moment, le quartier général du Maréchal Lyautey. La population juive du Maroc était estimée en 1939 à 230.000 personnes. Dans les années 1950 et 1960, sous l’action des mouvements sionistes et l’effet de la pauvreté, une très grande partie de la communauté juive quitta le Maroc pour l’Amérique latine, les États-Unis, le Canada (et particulièrement le Québec) et la France.

Mais l’émigration vers Israël fut prépondérante, légale entre 1948 et 1955, avec 70.000 personnes puis interdite et clandestine entre 1955 et 1961 avec 65.800 personnes puis, après le naufrage du navire le Pisces, à nouveau autorisée par Hassan II. La communauté juive du Maroc est passée à moins de 70.000 lors de la guerre des Six jours en 1967 tandis que celle de Meknès déclina, passant de 15.482 personnes en 1947 à moins de 3.000, vingt ans plus tard. Aujourd’hui moins de 200 Juifs résidaient encore à Meknès.

Joseph Toledano pointe du doigt l’obstruction, voire la complicité, des autorités françaises de tutelle : «La création de l’État d’Israël n’avait pas suffi à convaincre la Résidence de légaliser les départs vers le nouvel État, en arguant de la poursuite de l’état de guerre. La seule solution légale pour les candidats au départ restait l’obtention d’un visa de tourisme pour la France, délivré d’ailleurs avec une extrême parcimonie».

Il souligna déjà le «préjugé de discrimination politique» subi par les dirigeants sionistes marocains immigrés, qui ne trouvèrent pas la place à laquelle ils avaient droit, compte tenu de leur passé sioniste. Après la libération des voyages en 1949, l’alyah légale dépassa les 10.000 départs pour la seule année 1949, dont 600 pour la seule ville de Meknès. «Puis à partir de 1952, les chiffres allaient commencer à baisser. Les échos des échecs, conséquence de la discrimination dont étaient victimes les immigrants du Maroc, combinés à la sévère sélection pratiquée par les autorités israéliennes, devait ralentir pour presque arrêter le flux migratoire. À Meknès, le nombre de retour dépassa celui des départs».

L’auteur raconte les tragiques événements subis au Maroc par les Juifs ainsi que paradoxalement le manque de chaleur des autorités israéliennes à les intégrer. Il rappelle qu’en 1957, «l’immigration clandestine était devenue la presque unique voie de sortie. Les arrestations d’immigrants clandestins se multiplièrent». Mais malgré le danger qu’ils ont couru pour parvenir à destination, les Juifs n’ont pas été accueillis avec ferveur comme si leur arrivée dérangeait. En filigrane, il laisse entrevoir les faits qui allaient conduire au soulèvement des panthères noires, ces Juifs marocains défavorisés qui ne pouvaient plus souffrir d’être abandonnés par le gouvernement israélien de l’époque, profondément anti-séfarades.

L’intérêt pour les écritures sacrées conduisit de nombreux Juifs de Meknès à émigrer à Tibériade en Palestine au milieu du XIXe siècle, donnant à cette ville le surnom de Petite Meknès.

Il est difficile de résumer ce gros ouvrage de référence. L’œuvre est indispensable parce que les mémoires s’éteignent au fil d’un temps qui voit disparaître les témoins d’un passé glorieux et douloureux. Il s’agit d’un témoignage brûlant sur les Juifs qui ont vécu une vie de dhimmis dans un pays arabe, qui les a tolérés mais jamais assimilés. Il permet aussi de comprendre la rancune de certains dirigeants israéliens actuels, d’origine marocaine, qui semblent chercher une revanche contre les apparatchiks socialistes qui les ont maintenus à l’écart du pouvoir, à l’écart de la gouvernance, à l’écart de la vie tout court pour aujourd’hui faire preuve d’une volonté d’en découdre ».

(1) Jacques Benillouche

 

 

 

 

 

 

 

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