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L’armée israélienne a mené la semaine dernière, en coopération avec les forces américaines, des exercices militaires d’une grande envergure, comparables à ceux de l’automne dernier. À l’époque, les manœuvres avaient mobilisé l’armée de terre, de l’air et la marine sur une dizaine de jours à la frontière septentrionale de l’État hébreu. Pour la deuxième fois en moins d’un an, l’exercice a exploré de multiples scénarios en fonction des différents fronts où l’armée pourrait être engagée.
Les sirènes du front du commandement intérieur ont retenti dans tout le pays, invitant la population à se terrer dans les abris antiaériens. Des simulations diverses ont eu lieu, incluant des incursions « terroristes » dans les grandes villes israéliennes, des affrontements sur le front domestique avec un lourd tribut civil et militaire, des cyberattaques et l’utilisation d’armes chimiques et biologiques.
Outre l’investissement matériel, la communication de l’armée sur ces opérations est inhabituelle. Les pages Facebook de l’armée israélienne ont été largement alimentées, notamment par les exercices conjoints avec l’armée américaine, axés sur la défense aérienne et connus sous le nom de code Juniper Cobra. Plusieurs officiers supérieurs ont offert leurs « explications de texte » anonymes à la presse israélienne.

 La portée dissuasive de ces opérations, qui mettent littéralement en scène les caractéristiques d’une guerre totale entre Israël et l’Iran et ses obligés, est claire. Si les sources militaires estiment qu’une incursion durable sur le sol israélien est peu probable, elles ont indiqué à la presse qu’ils craignaient les retombées symboliques d’une infiltration, même ponctuelle, du Hezbollah, analogue à celles qui avaient suivi la destruction d’un F-16 israélien par un missile antiaérien syrien en février dernier. Damas avait abondamment célébré une « victoire écrasante », les médias affiliés au régime honorant le triomphe militaire avec ventes spéciales et distribution de sucreries. Pour le Hezbollah, l’incursion en territoire israélien serait considérée, en tant que telle, comme un succès de prestige dans la « Résistance à Israël ». « La victoire est définie de différente manière côté israélien et côté Hezbollah. Pour ce dernier, survivre est en soi une victoire », explique à L’Orient-Le Jour Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient / Afrique du Nord à l’International Crisis Group.

« Bien plus destructeur qu’en 2006 » 
D’autant que le Hezbollah et les milices alliées de l’Iran se rapprochent du Golan annexé par Israël et pourraient lancer prochainement une offensive sur la ville de Deraa, aujourd’hui aux mains des forces rebelles. Le Hezbollah serait ainsi en position de frapper l’État hébreu depuis une zone où la contre-offensive israélienne n’affecterait pas directement son électorat libanais. Pour l’État hébreu, ce qui se profile, c’est la perspective d’une guerre où les pertes civiles, côté israélien, seraient plus importantes qu’en 2006. Les exercices militaires faisaient donc la part belle à la variable civile, avec déplacement et relocalisation de populations et secours aux blessés en terrain « accidenté ». « L’état-major israélien est convaincu que le prochain affrontement contre le Hezbollah sera bien plus destructeur qu’en 2006 », souligne M. Hiltermann.
« Pas de leviers suffisants » 
Les simulations d’opérations militaires visant la Syrie se sont à chaque fois déclinées selon deux scénarios : l’un où la Russie coopérait, l’autre où elle s’opposerait à une campagne israélienne. « Au cas où les Russes feraient des problèmes », confie une source officielle au quotidien Haaretz. « Le scénario où la Russie coopère correspond à la situation existante », explique à L’Orient-Le Jour Igor Delanoë, directeur adjoint de l’observatoire franco-russe de Moscou. « Le modus vivendi entre la Russie et Israël continue de bien fonctionner. Je suspecte même que les Russes s’accommoderaient de frappes israéliennes sur des sites désignés comme iraniens. Cela permet de rééquilibrer la balance en atténuant la présence iranienne. »
La variété des scénarios expérimentés par l’armée montre cependant qu’Israël se prépare au déplacement de certaines lignes rouges. « Il me semble que les Russes toléreront de moins en moins les frappes israéliennes dans l’air géographique de Damas, a fortiori à proximité de sites gouvernementaux », souligne M. Delanoë. L’escalade militaire entre l’Iran et Israël en Syrie hypothéquerait en effet le plus grand accomplissement de la Russie : la stabilité du régime de Bachar el-Assad. L’autre point d’interrogation concerne la volonté et la capacité des Russes à définir les nouvelles « règles du jeu » en Syrie. Israël compte en effet sur la médiation russe pour créer une zone-tampon exempte de toute présence inféodée à l’Iran, idéalement d’une dizaine de kilomètres de profondeur depuis sa frontière. « Les revendications d’Israël sont très précises, mais je doute que les Russes puissent leur offrir ces garanties. Ils ne disposent pas des leviers suffisants sur les Iraniens pour leur dicter ce qu’ils doivent faire », indique M. Delanoë. Le retrait des milices soutenues par l’Iran pourrait exposer le régime syrien et son armée exsangue, et ainsi reporter le fardeau sur la Russie.
Le problème et la solution 
Les exercices de la semaine dernière prévoient ainsi une situation où les lignes rouges israéliennes et russes se croiseraient. « Les scénarios sont troubles en cas de raidissement des positions russes. La Russie pourrait verrouiller les frappes israéliennes en activant les S-400 pour faire comprendre leur hostilité. Des réactions plus sévères verraient des soldats ou des mercenaires russes servir des batteries antiaériennes syriennes, ou un déploiement de flottilles russes vers les eaux israéliennes », ajoute Igor Delanoë. Les S-400 sont un dispositif antiaérien introduit dans le conflit en novembre 2015. Leur rayon d’action couvre la totalité du territoire israélien à l’exception de l’extrême Sud. Chaque avion israélien qui décolle ou atterrit est ainsi détecté par les Russes. Cette restriction de la marge de manœuvre israélienne est un nœud majeur que les exercices militaires cherchent à explorer.
La multiplicité des scénarios expérimentés par Israël indique ainsi que la Russie est à la fois le problème et la solution. Si les Russes réduisent la capacité de manœuvre militaire israélienne et ont permis au Hezbollah d’étendre ses zones d’opération vers le Golan, Moscou dispose aussi de leviers partiels sur l’Iran et ses affidés qui pourrait éviter à Israël une guerre frontale avec ces derniers.

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