News: EAU ISRAËL EXCLUSIF - INTERVIEW DE MAXIME GOUET-KAPLAN, ingénieur-géologue, chargé de mission scientifique à l'ambassade de France en Israël, doctorant à l'Institut Weizmann.

Jan 201018

Par Mati Ben-Avraham
Rubrique: Eau
Publié le 18 janvier 2010

eau pluie Il pleut aujourd’hui. Si l’on en croit le service de météorologie, il en sera ainsi jusqu’à mercredi. Une pluie drue. Méchante. Coléreuse. Qui creuse, ravine, inonde, fait déborder ruisseaux et rivières. Mais un sacré bienfait quand même, qui augmentera de quelques millimètres le niveau du Kinnereth(le lac de Tibériade) et des nappes phréatiques. Le pays en a bien besoin, qui souffre d’un déficit chronique en la matière, déficit qui ne peut qu’aller en se creusant, si des solutions alternatives ne sont pas mises en œuvre rapidement.

Maxime Gouet-Kaplan, ingénieur-géologue, est chargé de mission scientifique à l’ambassade de France en Israël, doctorant à l’Institut Weizmann. Sa recherche porte sur les mécanismes de recharge des nappes phréatiques.

Mati Ben-Avraham : Une précision : nous parlerons des ressources portant sur l’ensemble territorial de ce qui fut la Palestine mandataire, soit 20 770 km2 pour Israël et 6225 km2 pour la Cisjordanie et la bande de Gaza. Alors, bon an, mal an, quelles sont les ressources disponibles et où se nichent-elles?

Maxime Gouet-Kaplan : Les ressources en eau « naturelles » d’Israël représentent environ 1 100 Mm3/an. Elles proviennent pour un tiers du Lac de Tibériade et pour plus de la moitié des nappes phréatiques. La plus grande de ces nappes est la nappe montagnarde sous les Monts de Judée ; elle est bordée par le Jourdain, la plaine côtière, la Galilée et le Néguev. Les nappes côtières, elles, courent sous la côte et constituent une autre source importante d’eau douce. À ces ressources « naturelles », l’on peut ajouter l’eau recyclée (570 Mm3/an) et l’eau de dessalement (330 Mm3/an en 2009), ce qui amène le total à 2 000 Mm3/an.

Les ressources en eau « naturelles » de l‘Autorité palestinienne, hors Gaza, s‘élèvent à un peu plus de 200 Mm3/an. Elles proviennent intégralement de la nappe montagnarde. Les autres ressources sont pour l’instant inexistantes, mais des projets d’usine de dessalement existent à Gaza, par exemple.

MBA : Les précipitations annuelles sont largement au-delà de ces données. Quelle est le volume des déperditions, et leurs causes?

Maxime Gouet-Kaplan : Les précipitations annuelles sont estimées à environ 550 mm/an, soit 14 000 Mm3/an. Mais attention, le volume des précipitations n’est pas directement lié aux ressources disponibles ! Une quantité d’eau n’est exploitable que si elle forme un réservoir d’eau douce de taille suffisante, soit en surface (lac), soit en profondeur (nappes phréatiques), et seul le volume renouvelable constitue une réelle ressource en eau. À la surface et selon le terrain, une part des précipitations plus ou moins grande s’écoule en surface pour rejoindre la mer sans s’accumuler en lacs ; en chemin, une part s’évapore également selon le climat. À l’interface entre la surface et le sous-sol, selon la flore, une autre part est « consommée » et rejetée sous forme de vapeur d’eau dans l’atmosphère ; et selon la géologie du sous-sol, la part des précipitations qui s’infiltre ne recharge pas forcément les nappes phréatiques, soit parce qu’elle ne s’accumule pas en nappes, soit parce que les nappes formées ne sont pas exploitables.

Il n’y a donc pas de relation directe entre le volume des précipitations et le volume des ressources disponibles ; ces dernières sont estimées en fonction du taux de recharge des nappes phréatiques et en Israël, le déficit annuel s’élève à 250-320 Mm3/an, comprenant une perte de 11% au niveau de la distribution (calibration des compteurs, fuites, utilisation illégale…). Au niveau de l’Autorité palestinienne, les pertes dans le circuit de distribution s’élève à environ 33% de la consommation; les ressources en eau montrent cependant un excès d’environ 20 Mm3/an. Pour comparaison, les pertes au niveau de la distribution s’élève à environ 20% en Europe.

Enfin, ces chiffres sont des moyennes et la situation s’aggrave en période de sécheresse : par exemple à Beer-Sheva, avec des précipitations de 54 mm/an en 2008-2009 contre une moyenne de 200 mm/an entre 1921 et 2001.

MBA : Le problème global n’est-il pas aggravé par, disons, une répartition inégale des précipitations annuelles ? Pour faire court : le nord du pays est riche, le sud est pauvre…

Maxime Gouet-Kaplan : Non, car le système de distribution d’eau d’Israël a été pensé dès le début pour compenser cette inégalité. Il est très centralisé et grosso-modo, le lac de Tibériade est utilisé comme un gigantesque réservoir dont l’eau est redistribuée par des canalisations à travers tout le pays. L’eau des nappes est soit exploitée localement, soit mélangée à l’eau du lac dans ces mêmes canalisations, tout comme l’eau de pluie captée ; ainsi, le Lac est rempli en hiver et vidé en été. Il existe aussi des canalisations pour l’eau recyclée dont l’utilisation se développe très vite.

MBA : En cas de baisse continue du niveau et des nappes phréatiques et du Tibériade, quels sont les dangers encourus?

Maxime Gouet-Kaplan : Les dangers sont de plusieurs ordres, avec des conséquences imprévisibles au niveau humain, naturel et économique :

- les risques liés au manque d’eau sont évidents pour la population humaine, qui doit modifier ses habitudes, et pour les écosystèmes, qui se retrouvent profondément modifiés avec une réorganisation des espèces végétales et animales, et qui peuvent disparaître ;

- les liens entre la quantité d’eau et sa qualité sont moins connus : avec une baisse de niveau de l’eau, les espèces chimiques dissoutes (naturelles ou artificielles : sels du sol, matière organique, engrais, pesticides…) sont moins diluées et peuvent modifier l’équilibre chimique et biologique des eaux. Par exemple, il y a quelques années, des cyanobactéries (« algues bleues »), potentiellement toxiques pour l’Homme, sont apparues au lac de Tibériade. Une trop forte concentration en matière organique ou en engrais pourrait également conduire à une eutrophisation, tuant littéralement le Lac. Mais rassurez-vous : le Lac est suivi de très près pour éviter ces risques. Au niveau des nappes, le même phénomène de concentration des contaminants pourrait conduire à de l’eau impropre à la consommation, ainsi que toutes les sources qui en dépendent.

- Il y a également un effet dynamique : en pompant trop fort l’eau des nappes côtières, de l’eau de mer peut être « aspirée », c’est-à-dire qu’elle peut s’infiltrer et contaminer l’eau douce disponible. C’est un très gros risque actuellement à cause des nombreux pompages illégaux de Gaza.

- De son côté, la nappe montagnarde est menacée par la baisse de niveau de la mer Morte : dans les roches poreuses du désert de Judée, l’eau douce « flotte » au-dessus de l’eau salée et jaillit en sources (Ein Guedi, par exemple). Si la mer Morte baisse trop, l’altitude de la nappe montagnarde va diminuer et les sources qui soutiennent tout l’écosystème du désert de Judée vont se tarir.

- Enfin, la baisse du niveau des nappes a aussi des conséquences géotechniques : lorsque l’eau se retire, les terrains peuvent s’affaisser, un peu comme une éponge qui rétrécit en séchant.

MBA : Il faut donc compenser. Quelles sont, à votre sens, les possibilités techniques, technologiques à même de réduire notablement le déficit ?

Maxime Gouet-Kaplan : Il y a deux façons de réduire un déficit : diminuer les dépenses et augmenter les recettes. Diminuer les dépenses semble aujourd’hui difficile en Israël : la consommation est en effet déjà passée de 508 m3/an à 170 m3/an par personne en quarante ans. Du côté palestinien, la consommation a augmenté de 86 m3/an à 100 m3/an par personne sur la même période, et continuera vraisemblablement à augmenter avec le niveau de vie. Pour comparaison, la consommation par personne s’élevait en 2000 à 674 m3/an en France et 1682 m3/an aux États-Unis.

Pour augmenter ses recettes, Israël a d’abord envisagé d’importer de l’eau de Turquie en grande quantité, mais depuis quelques années la technologie permet au dessalement de l’eau de mer d’être économiquement viable (0.50 €/m3). C’est donc la stratégie choisie, avec à l’horizon 2013 un objectif de 1 090 Mm3/an, soit l’ensemble de la consommation domestique. Le principal obstacle à cette technologie reste son coût en énergie, mais la marge de progression est grande et les progrès rapides. Enfin, le recyclage des eaux usées est également un secteur important ; l’eau ainsi produite est en général utilisée pour l’agriculture non destinée à la consommation ou pour les arbres fruitiers. Israël recycle 75% de ses rejets, au premier rang mondial ; pour comparaison, l’Espagne est seconde avec 20%. L’objectif à court terme est un recyclage de 90% des eaux usées.

La dernière possibilité est un peu l’Arlésienne du Moyen-Orient : le fameux canal de la Mer morte. L’idée est simple : en concentrant l’eau de mer pour la déverser dans la mer Morte, on produit de l’eau douce qui serait à partager entre Israéliens, Palestiniens et Jordaniens. Mais le projet est actuellement en sommeil à cause notamment des conséquences environnementales potentielles sur le récif corallien du golfe d’Eilat et d’Aqaba.

MBA : Je risquerai une dernière question : à votre connaissance, existe-t-il un partenariat israélo-palestinien pour traiter ensemble tant l’épineuse question de la répartition des ressources que de la sauvegarde de celles-ci de toute pollution?

Maxime Gouet-Kaplan : Oui, bien sûr. Au niveau international, depuis la Conférence de Madrid (1991), l’eau a son propre forum ; dans les Accords d’Oslo (1993), de grands principes sont décidés (Annexe 3) et les aspects pratiques sont aussitôt abordés (Annexe 4) ; avec les Accords du Caire (1994), la gestion des ressources en eau de la bande de Gaza est transférée à l’Autorité palestinienne ; finalement, Oslo II (1995) comporte une large section consacrée au problème de l’eau et des eaux usées (Clause 40) et les droits palestiniens sur l’eau dans le reste de l’Autorité palestinienne sont reconnus. Au niveau de la répartition des ressources, ces derniers accords fixent la quantité d’eau à fournir par Israël à l’Autorité palestinienne ; au niveau de la sauvegarde de l’eau, ils indiquent qu’aucune activité pouvant conduire à la pollution des eaux ne doit avoir lieu, et que les eaux usées doivent subir un traitement adéquat.

Au niveau national, Oslo II a conduit à la formation d’une Commission mixte de l’Eau (Joint Water Committee) ayant pouvoir de contrôle et de contrainte. Elle se réunit sans interruption depuis treize ans et publie ses minutes ; elle est organisée en quatre sous-commissions en charge du forage des puits, des conduites d’eau, des eaux usées et du prix de l’eau. Des progrès significatifs ont été faits dans les ressources en eau ; ainsi, aujourd’hui, les Palestiniens consomment environ 100 m3/an par personne pour 105 M3/an par personne disponibles. En revanche, les progrès pour le retraitement de l’eau ont été minces : sur les 52 Mm3/an d’eaux usées de l’Autorité palestinienne, 4 Mm3/an sont traités par les Palestiniens et 14 Mm3/an par les Israéliens ; le reste (34 Mm3/an) est rejeté sans traitement, polluant les cours d’eau et aboutissant à la fermeture de plusieurs puits.

Enfin, au niveau des ONG, le Centre Pères pour la Paix a développé plusieurs programmes axés sur l’eau, comme le Programme méditerranéen et du Moyen-Orient pour le développement du désert (1993-2000) ou actuellement, les programmes « Traitement avancé et nanotechnologies de l’eau pour construire la paix » pour promouvoir l’implémentation de nouvelles technologies, et « Culture de l’eau » pour une utilisation raisonnée des ressources. Les Amis de la Terre au Moyen-Orient (Friends of the Earth – Middle East) conduisent également pas moins de six projets sur l’eau entre Israël, l’Autorité palestinienne et la Jordanie, et tirent régulièrement la sonnette d’alarme.

Voilà pour le tour de la question. Des propos de Maxime Gouet-Kaplan, il ressort que l’ampleur de la crise est connue, mesurée, suivie. Depuis une bonne dizaine d’année, diverses commissions ont planché tant sur ses causes que sur les solutions. Des travaux remarquables, mais qui n’ont pas débouché sur la mise en chantier d’un programme quinquennal, englobant toutes les technologies disponibles pour augmenter le volume des ressources disponibles. Laxisme ? Incurie ? Une réponse à la normande s’impose : ni tout-à-fait oui, ni tout-à-fait non. En fait, le traitement de la problématique posée par les ressources en eau rejoint celui d’autres grands travaux d’infrastructures logés à la même enseigne : le réseau routier, le réseau ferroviaire, les aéroports, la production d’énergies renouvelables…Tout se passe comme si le Trésor souffrait de devoir mettre la main à la poche, espérait voir le privé relayer le public. D’où les palliatifs de dernière minute : une station d’épuration par ici, quelques kilomètres de rail par là, un tronçon de route ailleurs…Une taxe sur la sécheresse, mise au placard aussitôt promulguée…Une augmentation brutale du prix du m3…Il est cependant évident que ce n’est pas du ciel que viendra la solution salvatrice, mais de décisions politiques cohérentes. Certes, la “planification” n’est plus à la mode, mais dans un pays tel Israël, il n’est pas sûr que le libéralisme économique débridé soit la panacée. —

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