News: ISRAËL SOCIAL - Pourquoi n’y a-t-il pas de mouvements sociaux en Israël ?
Par Gilles Mangin à Tel-Aviv
Rubrique: Société
Publié le 9 juin 2009
Depuis quelques années, on a vu quelques grèves sectorielles éparses comme les enseignants défilant dans Tel Aviv sur les trottoirs afin de ne pas gêner la circulation, ou la compagnie d’électricité qui n’a pas envoyé les factures pendant un ou deux mois.
De quoi atterrer n’importe quel bon syndicaliste français et rendre perplexes les visiteurs puisque de toute évidence l’état n’est pas policé et le civisme n’étouffe pas les Israéliens.
Les philosophes et autres intellectuels progressistes semblent absents du débat public et les syndicats particulièrement discrets. Il y a quand même eu une grève générale en 2005 qui a conduit au blocage des transports parce que des milliers d’employés municipaux n’avaient pas été payés depuis des mois.
« Des fonctionnaires non payés », cela aurait coûté la tête à bien des régimes dans de nombreux pays mais ici la grève s’est terminée après quelques jours au grand soulagement d’une partie de la population qui disait :
« Comment peut-on se permettre de bloquer le pays alors qu’on est en guerre ? » Le mot est lâché…
Les mouvements sociaux trouvent leur essence dans la prise de conscience collective d’une injustice et se réalisent dans le cadre de l’intérêt général.
En Israël comme ailleurs les sujets ne manquent pas en commençant par la « corruption » de l’administration, sujet dont tout le monde est parfaitement conscient.
Il ne s’agit pas bien sûr d’une corruption type « république bananière » où tous les ministres possèderaient une villa sur la Côte d’Azur, mais d’un système de noyautage de l’appareil d’Etat qui privilégie le copinage à la compétence et dans lequel le conflit d’intérêts n’est jamais très loin.
Aussi les gouvernements successifs se retrouvent aux prises avec une administration polymorphe qui ne cesse de grossir à chaque fois qu’un parti gagne un nouveau ministère et devient de plus en plus dépensière et de moins en moins efficace.
Les dysfonctionnements quant à la gestion des budgets de l’Etat et des investissements nécessaires au développement du pays sont conséquents.
Mais ce problème ne trouve pas ou peu d’écho auprès de la population qui est ralliée autour du seul problème d’intérêt général qui efface les autres : le besoin sécuritaire.
Certes, le premier droit inaliénable reconnu unanimement à tout Etat est celui de pouvoir vivre en paix et les Israéliens sont persuadés d’être en guerre.
Tout d’abord réellement jusque dans les années 80 puis sous la menace depuis les trente dernières années. Dans ce contexte chacun n’a d’autre alternative que d’adhérer au besoin sécuritaire puis de s’occuper de sa famille et de ses intérêts personnels, répondant ainsi à la juste logique des priorités.
Curieusement, cet état de fait tend à devenir une constante dont tout le monde semble très bien s’accommoder :
Le pouvoir politique qui peut aller à son gré sans garantie de résultats et dont la politique sociale ressemble à une variable d’ajustement budgétaire.
Lors des dernières élections, le seul programme proposé par les différents partis tenait en un mot : « sécurité ».
En ce sens, la réaction contre Gaza, qualifiée de démesurée par le monde international, a eu pour effet de renforcer la première matrice de cohésion sociale du pays.
L’entité religieuse qui voit d’un très bon œil d’une part l’absence de forces sociales qui seraient propices au développement de la société laïque, et d’autre part la persistance de la cellule familiale et donc du maintien des traditions dans une population de moins en moins religieuse.
Enfin, les forces vives israéliennes qui trouvent une excuse à tendance individualiste et épicurienne pour se désengager de la vie sociale et politique et se consacrer à leurs intérêts propres.
C’est comme si ils avaient créé une « bulle » économique, en marge des pouvoirs politiques ou religieux, particulièrement brillante et créative. Ils y vivent, tournés vers le monde, et y développent la nouvelle économie du pays.
Suite à l’émergence puis à l’explosion de l’industrie High Tech issue de cette « bulle » au détriment de l’industrie traditionnelle, des rapports gouvernementaux mettaient en garde contre le risque d’une bipolarisation de la société.
Le risque est plus qu’avéré mais ce développement asymétrique est peut-être le reflet d’un problème de société plus grave qui pourrait remettre en cause l’équilibre « institutionnel » du pays. « Institutionnel » entre guillemets car Israël attend toujours une constitution, point majeur pour proclamer un Etat de droit, et sur lequel là encore beaucoup ont démissionné.
La résignation et l’immobilisme ne sont jamais une bonne solution, ce n’est pas aux Israéliens qu’on l’apprendra.
Aussi ces derniers devraient peut-être accepter de prendre conscience que, malgré la menace, ils ne sont pas tant en guerre que ça.
Si l’engagement social et politique apparaît comme un frein à l’économie, il est aussi une source de progrès pour l’Etat.
Etat qui semble actuellement recroquevillé sur lui-même mais qui seul à terme sera le garant des intérêts du pays et donc des intérêts particuliers.
Les menaces et les intérêts ne justifient pas forcément de sacrifier l’avenir au présent.—







