News: ISRAEL CANNES - La «Valse avec Bachir» : le film choc d'Ari Folman présenté au festival de Cannes embarrasse les Israéliens.

May 200818

Par Youval Barzilaï
Rubrique: Cinéma
Publié le 18 mai 2008

Le film israélien “Valse avec Bachir” est bien sélectionné au Festival de Cannes. En Israël, presque personne n’en parle. Le site de l’Ambassade d’Israêl à Paris ne s’attarde pas trop sur ce “succès”.

Le Nouvel Obs a posé une question : La Palme d’Or sera-t-elle israélienne ? En Israël pour parler franchement, presque personne ne veut d’une telle Palme d’or.

Le film parle du Liban et des massacres dans les camps palestiniens autour de Beyrouth dans les années 80. Selon une enquête d’Israelvalley à Tel Aviv, les médias israéliens préfèrent passer sous silence ce film qui n’intéresse pas les Israéliens. Ceux-ci ne veulent plus entendre parler de Sabra et Chatila. L’actualité est ailleurs.

Nouvel Obs : "Premier long métrage documentaire d’animation de l’histoire, «Valse avec Bachir» est une extraordinaire reconstitution du massacre de Sabra et Chatila, auquel son réalisateur Ari Folman assista comme soldat de Tsahal.

Un documentaire d’animation. Ca existe, ça ? Maintenant, oui. La définition même de la «Valse avec Bachir» suffirait à faire du film d’Ari Folman l’événement le plus attendu du Festival. Depuis quelques semaines, la rumeur n’a cessé d’enfler, née pour une part des surenchères auxquelles se sont livrés les distributeurs français pour en acquérir les droits, avant que la découverte de quelques extraits ne lui donne corps. C’est que «Valse avec Bachir» ne se présente pas seulement comme le premier long-métrage d’animation documentaire de l’histoire (sous réserve d’inventaire par les vrais spécialistes), il propose surtout une exploration de l’horreur des massacres de Sabra et Chatila par un cinéaste qui en fut le témoin. Difficile d’imaginer plus inattendu, plus singulier, plus intrigant.
Tout a commencé il y a un peu plus de trois ans, dans un modeste appartement de Jaffa. C’est là qu’Ari Folman a réuni quelques-uns des meilleurs graphistes, animateurs et informaticiens d’Israël, conviés à participer à cette aventure inédite et à très hauts risques qu’allait être la réalisation, dans des conditions artisanales, d’un long-métrage d’animation selon des techniques de pointe. Première particularité, Folman ne vient pas de l’animation, expérimentée par lui uniquement à l’occasion d’une série pour la télévision, mais du documentaire : le film est d’abord une enquête, conduite par le cinéaste sur ce qu’il a lui-même vécu en septembre 1982 comme soldat de Tsahal, arrivé à Beyrouth-Ouest au lendemain de l’assassinat du président Béchir Gemayel et reparti trois jours plus tard. Trois jours au cours desquels il fut le témoin des massacres des camps de Sabra et Chatila, trois jours qui firent de lui un autre homme. Un documentaire et une quête personnelle, donc. Nourris par la parole de plusieurs témoins, dont les souvenirs aident Ari Folman à réunir les siens. Très bien, mais quelles images pour accompagner cette parole ? Pour que le film puisse concerner le public le plus large ? Des images animées. L’animation comme réponse à la question posée par le documentaire d’investigation historique.

Si «Valse avec Bachir» vient témoigner après tant d’autres films (récemment «les Citronniers» d’Eran Riklis, «My Father, My Lord» de David Volach, «Désengagement» d’Amos Gitaï) de l’extraordinaire vitalité du cinéma israélien, il confirme également la solidité des liens noués avec la production française.

L’audace d’Ari Folman, qui finance lui-même le projet avant de savoir s’il est viable et se met ensuite en quête de financements internationaux, se trouve en effet relayée par la section Documentaires d’Arte, qui en a découvert l’existence à Toronto, et par le producteur Serge Lalou, qui au sein des Films d’Ici a produit notamment «Retour en Normandie» de Nicolas Philibert, «Pour un seul de mes deux yeux» d’Avi Mograbi et «Congo River, au-delà des ténèbres» de Thierry Michel, ainsi que «Genet à Chatila», adapté par Richard Dindo du livre de Jean Genet «Quatre Heures à Chatila». Les cinq minutes d’animation montrées par le cinéaste ont suffi à Serge Lalou : «Si je suis très intéressé par la tendance documentaire de la bande dessinée, par les travaux d’Emmanuel Guibert notamment («la Guerre d’Alan» et «le Photographe»), je ne connaissais rien à l’animation.

J’ai dû tout apprendre. La dimension documentaire du projet et la démarche très personnelle de l’enquête m’ont séduit, et j’ai compris que l’animation permettait seule de traiter au présent tout ce qui s’est effacé de la mémoire et que l’enquête permet de retrouver, en superposant plusieurs strates de réalité historique ou reconstituée, plusieurs registres d’images. L’irruption de la fiction dans le documentaire est rendue possible par l’animation, que l’abaissement des coûts de production rend désormais plus accessible.»

Les témoins réunis par Ari Folman ont été filmés en studio et leurs déclarations enregistrées, avant que leurs traits ne soient dessinés, reproduits, animés. Cela ne s’était jamais fait. Jamais en tout cas pour un documentaire de cinéma, jamais pour un long-métrage. Seul précurseur, mais réalisé selon des techniques différentes, un documentaire biographique de 14 minutes, «Ryan», sur le cinéaste d’animation Ryan Larkin, produit en 1994 par l’Office national du Film de Toronto, qui réunit les meilleurs spécialistes de l’animation la plus «pointue». La réaction de ces ténors, selon Serge Lalou, après que le projet de Folman leur eut été présenté ? «Ils ont crié au fou !» Et aujourd’hui qu’ils ont vu «Valse avec Bachir» ? «Aujourd’hui, ils sont verts !»
Verts comme tous les distributeurs français, réunis pour une unique projection du film dans une salle de la rue Lincoln, tout près des Champs-Elysées. Parmi eux Jean Labadie, débarqué de sa propre société Bac Films voici quelques mois. («Je l’ai appris par un message sur mon téléphone. C’était assez brutal, mais je vois mal pourquoi les actionnaires d’une société de cinéma ne se comporteraient pas comme tous les actionnaires.») Plutôt que d’engager les meilleurs avocats de Paris pour faire valoir ses droits, il a choisi de vendre les parts qu’il détenait dans Bac Films pour monter une nouvelle société, le Pacte, grâce aussi au soutien de cinéastes amis, Jim Jarmusch en tête. A 52 ans, il en a vu d’autres et en vingt ans a remporté déjà huit palmes d’or, la première en 1980 («Sailor et Lula»), la plus récente l’année dernière («4 mois, 3 semaines, 2 jours»). Comment a-t-il reçu «Valse avec Bachir» ? «Un choc incroyable. Provoqué aussi par l’absence de références : l’expression «film d’animation pour adultes» fait un peu peur, on pense à «Fritz the Cat», à «la Planète sauvage», on se dit que les dessins animés d’aujourd’hui, Miyazaki, les productions Dreamworks ou Disney, s’adressent à tous, la preuve en est que des films comme «Shrek» fonctionnent très bien en version originale, alors qu’autrefois on cessait d’aller voir les films d’animation quand on lâchait la main de ses parents. L’année dernière, il y avait eu «Persépolis», mais jamais je n’avais vu quelque chose comme «Valse avec Bachir». Je suis sorti de la salle en me disant que c’était ce que j’avais vu de plus important depuis des années. Si vous êtes distributeur de cinéma et que vous ne distribuez pas ce film, autant changer de métier !»
De toute évidence, c’est ce qu’ont pensé aussi les autres distributeurs. Les prix ont grimpé, Jean Labadie a emporté l’enchère, ceux qui n’ont pas pu suivre ne se privent pas de dire aujourd’hui, comme toujours en pareil cas, que le film a été payé trop cher. Mais tout cela est presque oublié déjà. Seul importe désormais ce film présenté comme à nul autre pareil, dont seules les images ultimes sont réelles, filmées lors de la découverte des massacres de Sabra et Chatila.

«Valse avec Bachir», d’Ari Folman. A Cannes le 15 mai, en salles fin juin.—

Pascal Mérigeau

Le Nouvel Observateur – 2271 – 15/05/2008

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