News: Israël REVELATIONS - L'homme qui a transmis le discours de Khrouchtchev sur Staline fut-il un agent double de l'URSS ?
Par Mati Ben-Avraham
Rubrique: Livres
Publié le 24 avril 2008 à 07:46
DEUXIEME EDTION - Israël Espionnage : Victor Grayewsky, l’homme qui a transmis à Israël le discours de Khrouchtchev sur les crimes de Staline, fut-il un agent double, au service de l’URSS?
NON, répond sans hésiter Freddy Eytan, ancien journaliste à Kol Israël, ancien ambassadeur, chercheur émérite au Centre des affaires internationales à Jérusalem, qui vient de lui consacrer un ouvrage, intitulé ” VG, agent secret du Shin Beit à Jérusalem ”, estampillé “Taupe-secret”.
Victor Grayewsky fut notre patron à tous deux. Trapu, le regard vif, les yeux bleus, courtois, disponible, il promenait une certaine nonchalance, entre la station de diffusion de Kol Israël au 21 de la rue Helenei Hamalka et Beit Nicolaï, un peu plus haut, où il avait son bureau. Il se disait, alors, que c’était l’homme qui… avec autant de versions qu’il y avait de journalistes à la Radio publique.
Après sa mort, des articles dans la presse laissaient entendre que ” Victor” fut, en fait, un agent double, au service de l’URSS. Ce qui a provoqué une grosse indignation côté Freddy Eytan. D’une part, parce qu’il a côtoyé Victor Grayewsky depuis fin 1973, alors qu’il était alors jeune diplomate en poste à Paris et, d’autre part, parce que Victor Grayewsky s’est prêté au jeu, lui fournissant non seulement documents et photographies inédits, mais donnant son imprimatur.
Mati Ben-Avraham : Fixons le décor…
Freddy Eytan : Imaginez la Cracovie d’entre les deux guerres mondiales. Victor y est né le 29 juillet 1925. Une famille juive classique, les Spielman, le père, Avraham, petit épicier, puis représentant d’une marque de chaussures; la mère, Haya, fine, cultivée, qui veille sur la bonne marche de la maison et sur l’éducation des enfants, et une sœur. Victor se révèlera un élève médiocre, turbulent, facétieux. Survient la guerre. La famille fuit, en direction de l’est. Six ans de pérégrinations : Rovno, Lvov, Nuzhyary, Alma Ata, le kolkhoze de Kamenaja Balka… Des conditions de vie précaires, à la limite parfois de la survie, que je détaille dans mon livre. Juillet 1945, la famille, au complet, retrouve la Pologne, pour apprendre que 32 membres de la famille Spielman ont été exterminés par les nazis. Victor assiste au retour des rescapés, les voit subir de nouvelles violences, de nouveaux outrages.
Et puis sa sœur Renna épouse un militant sioniste. Le couple monte en Israël. Les parents suivent. Victor se retrouve seul. Il entreprend des études de journaliste à Varsovie, adhère au Parti communiste, est engagé à l’Agence de presse nationale. Sur conseil, il change d’état civil : Victor Spielman devient Victor Grayewsky. C’était en 1952.
MBA : Journaliste donc, au service des intérêts soviétiques. Alors, comment a-t-il eu en mains le document le plus convoité et par ses confrères polonais ou étrangers directement à Moscou et par les services secrets du monde occidental?
Freddy Eytan : Pour le comprendre, il faut savoir que Victor était un incorrigible coureur de jupons. Un séducteur né. Il a eu des liaisons multiples. Il s’est marié à trois reprises. On est en 1956. D’habitude, Il consacre ses loisirs à des randonnées montagnardes dans la région des Tartas. Un jour, il aura, pour compagnon de cordée, un jeune prêtre, Karol Wojtyla… le futur Jean-Paul II. Cette année là, Victor est chargé d’organiser, dans le cadre du PC, le festival mondial pour ” la jeunesse démocratique pour la paix”. Les festivités s’achèvent sur une croisière en Mer Noire. Il y rencontre une jeune femme, qui lui confie ses malheurs matrimoniaux. Je vous laisse deviner la suite. Bon, je fais court. La dame n’est autre que Lucja Baranowsky, l’épouse du vice-premier ministre polonais. Ils continueront leur liaison à Varsovie. Elle finira par se séparer de son mari, sans divorcer. Mais, Lucja était aussi la secrétaire du numéro un du PC polonais Edward Ochab.
Victor vient la voir souvent au siège du Parti, sort ouvertement avec elle. Il devient un familier des lieux. Un jour, il trouve le cabinet du Premier Secrétaire Général en effervescence. Prend place et attend, je suis très occupée lui dit la belle. Ce qu’il fait. Soudain, son regard tombe sur un dossier rouge. Curieux, il jette un regard. Top secret. Curiosité de journaliste en éveil, Victor feuillette le document, rédigé en russe. Il n’en croit pas ses yeux : il a entre les mains le rapport du 20ème Congrès du parti communiste russe, comprenant le fameux rapport de Khrouchtchev, dont tout le monde parle, mais que nul n’a vu, qui a été distillé au compte-goutte en Union soviétique. Il a provoqué l’émoi dans toutes les salles de rédaction. Ses collègues se défient les uns les autres : qui décrochera ce scoop de dimension mondiale? La CIA offre un million de dollars pour l’avoir en exclusivité.
Victor se tourne vers Lucja : ” je peux emporter ce texte chez moi, pour le lire en paix?” Elle acquiesce, mais à lui de le ramener avant 16h, heure à laquelle il doit réintégrer le coffre-fort du bureau.
Bon, chez lui, Victor épluche le document. Il sort pour s’en retourner au siège du parti. Et puis, le voici qui change de direction, gagne l’ambassade d’Israël, est finalement reçu par le premier secrétaire. Je détaille cette rencontre dans mon ouvrage. Finalement, Victor rapporte le document à Lucja.
MBA : Un document qui a été photographié et envoyé en Israël…
Freddy Eytan : Oui, où il a été transmis au patron du Shin Beit, Amos Manor qui le soir même en apporte une traduction à Ben-Gourion. Les meilleurs spécialistes de l’Union soviétique planchent sur le texte. Leur avis : il s’agit bel et bien d’une pièce authentique. A qui le transmettre? C’était l’époque du grand flirt avec la France. La campagne de Suez n’était pas loin. Par contre, les relations avec les Etats-Unis n’allaient pas fort, même si une amélioration était intervenue entre la CIA et son homologue israélien. Et c’est pourtant cette carte que Ben-Gourion va jouer. Washington rendra public le document, qui va marquer un incontestable tournant historique. La source, exigence israélienne, ne sera pas dévoilée. Cependant, Victor ne se faisait pas d’illusion : tôt au tard, les soviets découvriront le pot aux roses.
Le 15 juillet 1956, il démissionne, met à profit la nouvelle politique de Gomulka vis-à-vis des Juifs pour quitter la Pologne le 14 janvier 1957.
MBA : Et Lucja?
Freddy Eytan : Il a tenté de la convaincre de l’accompagner. Elle a refusé net. Elle ne voulait pas abandonner son mari car celui-ci lui avait sauvé la vie lors de la guerre.
MBA : Un grand coup de pot donc où la relation amoureuse tient la plus grande part… Alors, d’où vient cette aura d’espion, qui penche d’ailleurs côté des gens de Smiley et non de James Bond!
Freddy Eytan : Parce que c’est ici qu’elle s’est déroulée, marquant la deuxième grande étape dans la vie de Victor Grayewsky. Passées les péripéties de l’intégration, Victor va d’une part apprendre l’hébreu dans un oulpan à Jérusalem et, d’autre part, être employé au Ministère des Affaires Etrangères, en raison de sa connaissance parfaite du polonais et du russe. Or, il s’est trouvé que son oulpan était également fréquenté par des diplomates russes. Un jour, Victor s’est retrouvé nez à nez avec l’un d’entre eux dans un couloir du ministère.
L’autre s’étonne, questionne, l’invite à boire un pot et même deux, le sonde. De fil en aiguille, au bout d’un laps de temps, Victor se retrouve embauché par les services de renseignements soviétiques. Avec la bénédiction du Shin Beit, car Victor avait alerté ses supérieurs de ses contacts avec le diplomate soviétique. Et des années durant, il va transmettre aux KGB et au GRU les informations traitées au préalable par le Shin Beit. A travers des filières différentes, dont celle de l’église russe orthodoxe à Jérusalem aux nonnes fort attentionnées…
Il va vivre vraiment une vie d’espion, avec ce que tout cela comporte de rendez-vous discrets, de communications téléphoniques codées, de courrier crypté, de déplacements furtifs, d’accrocs au contrat de mariage, car il s’était remarié. Une carrière d’espion qui prendra fin, au lendemain de la rupture des relations diplomatiques par l’URSS.
MBA : Vous avez dit 2ème étape importante dans la vie de Victor…
Freddy Eytan : Exact, mais de fait la 3ème étape s’est imbriquée dans la 2ème. C’était en 1961. Le monde apprenait la dramatique situation des Juifs en URSS.
Dans le cadre des émissions de Kol Israël vers la diaspora dont Victor assurait la direction, tout en restant attaché au Ministère des Affaires Etrangères, il fut décidé de créer un département russe. La direction en revint à Victor. A partir de là, il a œuvré sur trois plans. Une aventure extraordinaire que je décris minutieusement.
Après la rupture des relations diplomatiques, l’URSS s’est ingéniée à brouiller toutes les émissions en provenance d’Israël, dépensant un argent fou pour ça. Victor a trouvé la parade, en mobilisant des grandes stations de radio occidentales, y compris Radio Vatican, autour d’un projet de contre-brouillage. Un travail colossal!
MBA : Un sacré bonhomme, donc!
Freddy Eytan : Un très grand bonhomme. Un grand serviteur de l’Etat. Qui n’a jamais réclamé quoi que ce soit pour services rendus. J’étais présent, le 23 août 2007, quand le patron de l’actuel Shabbak, Youval Diskin, lui a remis l’insigne du Shabbak pour “services exceptionnels rendus à la sécurité de l’Etat d’Israël.” Une cérémonie discrète, en présence de quelques amis. J’ai vu ses yeux s’embrumer. Il était fait d’un bois que l’on ne plante plus.—




