News: ISRAEL FRANCE - Les nouvelles connaissances ont rendu obsolète le système traditionnel de gouvernement. Discours de Shimon Peres à l’Institut de France.
Par SF
Rubrique: Actualité
Publié le 15 mars 2008
Parmi les innombrables accomplissements de l’humanité, une place d’honneur est sans aucun doute réservée au langage. Les autres inventions telles que la roue, l’agriculture ou la pince à linge ont entraîné des changements dans notre existence matérielle, mais l’apparition de la langue est ce qui a fait de nous des êtres humains. Les autres inventions sont de moindre importance par rapport au langage. Car toute chose jamais accomplie dépend de l’existence de la langue et en découle.
Mais la langue est de prime importance non seulement pour avoir procédé aux autres inventions. Elle est en soi un outil sophistiqué, fondé sur une idée simple mais géniale : cette invention merveilleuse sait produire entre vingt- cinq et trente tons et une infinie variété d’expressions qui ne ressemblent en rien à ce qui se passe dans notre esprit mais qui nous permettent de partager ses secrets avec autrui. Le langage est la plus grande invention de l’humanité sauf qu’il n’a jamais été inventé », ainsi écrit Guy Deutsch.
La langue est le port de départ duquel partent nos navires de Culture et de Science vers des espaces lointains, vers de profonds océans.
Ce sont ces voyages qui changent nos vies. Pendant des dizaines de milliers d’années, nous avons vécu dans un monde agricole. L’agriculture était le moteur de l’économie mondiale, la base de notre subsistance. C’est pourquoi la terre était une valeur suprême.
Elle a fait en sorte que notre globe soit divisé en parcelles et en États, délimités par des frontières et coupé par des barrières.
La terre fut aussi la cause principale des guerres. Chaque peuple bâtit des armées pour défendre sa terre ou étendre son territoire.
La division territoriale allait main dans la main avec l’identité nationale. Elle a établi des gouvernements à la fois territoriaux et nationaux.
Elle a même évoqué des sentiments religieux à l’égard de Forces Suprêmes (idoles puis Dieu(x)) qui contrôlent les pluies et bénissent les récoltes. C’est vers Elles que nous dirigeons nos prières. Entre temps, le navire de la Science découvrait de nouveaux continents. Et créait un Age Nouveau.
La richesse n’est pas uniquement fondée sur l’agriculture (qui de 50% de l’économie mondiale est aujourd’hui descendue à 1%) mais aussi sur la connaissance. La connaissance a même pris le contrôle de l’agriculture : avec moins d’eau, moins de terre et moins de travail et à l’aide du génie biologique, on obtient de meilleures récoltes et de nouvelles variétés.
La connaissance n’a bien sûr pas de frontières. La police ne peut l’arrêter, les armées ne peuvent la conquérir. Les distances ne lui font pas peur. La communication électronique leur a fait perdre toute espèce d’importance. Elle ne respecte pas les divisions ethniques car le monde entier est ouvert et toute personne peut l’acquérir – homme ou femme, noir ou blanc.
La connaissance nouvelle a détrôné l’Histoire. Plus les nouveaux savoirs s’accumulent, plus les anciens ternissent. La connaissance a créé et créera encore de nouveaux âges. Et chaque âge sera sans précédent, sans histoire antérieure. Parce que ce que nous connaissions a déjà vieilli. Et ce que nous avions stocké s’est usé. Nous participons à une aventure saisissante qui part vers l’inconnu en quête des mystères de la Nature.
Les nouvelles connaissances ont rendu obsolète le système traditionnel de gouvernement. Les nouvelles entreprises mondiales n’ont ni armée, ni police, ni lois. Elles n’en ont pas besoin.
La mondialisation est surtout fondée sur la bonne volonté : sur la qualité de ses produits, sur l’efficacité de ses marchés, sur la transparence et la confiance de ses acteurs dispersés au quatre coins du monde ; le passé n’est donc pas ce qu’il était et l’avenir n’a rien de la tradition.
Ce qui du passé reste d’actualité ne sont pas les événements historiques mais plutôt les valeurs historiques : l’esprit, la culture, la sagesse. L’esprit ne vieillit pas. La culture ne s’use pas. La sagesse ne dégénère pas. C’est pourquoi nous voulons conserver les valeurs historiques même si la valeur du patrimoine historique diminue.
Les valeurs sont portées par le langage. Et si la science nous délivre un passeport, le langage nous accorde une carte d’identité.
Le peuple français préserve avec rigueur ces deux caractéristiques. Ses valeurs sont gravées sur ses étendards et ses intellectuels veillent à ce l’innovation ne s’endorme pas. Il semble que pour les Français le conservatisme soit synonyme de sécheresse et d’ennui mortel.
Vos académies éduquent génération après génération à être vieilles comme la sagesse et révolutionnaires comme la science.
La France est une civilisation en soi. Pour parler français il faut naître avec cette langue admirable dont la musique ne cesse jamais et qui est la mère du rationalisme. Elle nous permet à la fois de luire au soleil et de nous cacher dans son ombre.
Israël est un petit pays. Et le Peuple Juif né sur son sol a créé les 169 mots qui composent les Dix Commandements, devenus notre acte de naissance et le titre d’identité de la civilisation occidentale. Ces Dix Commandements ont été écrits en hébreu. Une langue qui a un regard sur le passé, un espace pour le futur et qui manque d’impatience pour le temps présent. Et nous sommes fiers que la renaissance du Peuple Juif ne consiste pas uniquement en un retour à la patrie mais aussi en un retour à sa langue. Nos enfants parlent la langue des Prophètes.
Nos Prophètes n’étaient pas doués pour les relations publiques. Ils nous ont injecté les germes d’un mécontentement permanent qui est la source de notre créativité. Et depuis, nous aspirons à être grands comme les Dix Commandements et innovateurs comme la nanotechnologie.
Peu étonnant donc que nous nous sentons proches de la France ; à la France de la culture traditionnelle, à la France de la curiosité audacieuse et à la France de la Sagesse.
Nous sentons que nous avons beaucoup à apprendre de vous. Et que nous avons une base commune pour un dialogue à la fois historique et scientifique. En effet, nous venons juste de fonder un établissement commun consacré à l’étude de la science de la complexité, une discipline traitant d’un large éventail de sujets : de la recherche biologique aux sciences du comportement, du passé lointain aux visions de l’avenir.
C’est dans cette entreprise commune que nous nous ferons face en tant que peuples assoiffés de culture, en tant que peuples porteurs de valeurs.
Ce qui nous unit est donc la créativité permanente, héritée de nos parents et que nous lèguerons à nos enfants.
C’est là un formidable défi, pour lequel je vous remercie. —
SF


