Mati Ben-Avraham
Les pages Jérusalem de Mati Ben-Avraham
Mati Ben-Avraham, éditorialiste et journaliste associé en charge des interviews de personnalités en Israël
Israël : Interview de Freddy Eytan sur son dernier livre “les 18 qui ont fait Israël”
Premier ambassadeur d’Israël en Mauritanie, ancien journaliste de la radio publique “Kol Israël”, Freddy Eytan fait, aujourd’hui, partie du Staff du Centre des affaires politiques à Jérusalem. Il a publié 13 ouvrages. Le dernier en date “les 18 qui ont fait Israël” est une galerie de portraits des personnalités israéliennes qui, à ses yeux, ont contribué au développement du pays. L’occasion d’un bilan.
déc28
Par Mati Ben-Avraham
Mati Ben-Avraham : 18, dites-vous! Vous avez taillez à la hache, non?
Freddy Eytan : J’ai eu, c’est vrai, l’embarras du choix. Et si, finalement, je n’en ai retenu que 18, c’est en raison de la portée symbolique de ce nombre. D’abord, 18 renvoie aux 18 bénédictions de la “Amida”, la partie centrale de la prière juive. Ensuite, 18, au plan de la kabbale, c’est la somme des lettres ‘het” et “Yod” qui donne ” Haï”, signifiant vivant. C’est donc le nombre de la pérennité du peuple juif.
MBA : Votre liste touche à tous les domaines: politique, social, scientifique, intellectuel, musical… j’ai relevé des absences…
Freddy Eytan : Il y a plusieurs noms qui manquent, en effet. Mais, il faut comprendre que cette galerie comporte deux types de portraits : ceux qui sont née dans le pays, des “tsabarim” comme on dit, qui ont participé à la création de l’Etat, à son développement, des personnalités que j’ai côtoyées en tant que journaliste, puis diplomate; et il y a les portraits de ceux qui sont venus d’ailleurs, dans les années trente, vingt et même avant, mais dont la contribution fut déterminante. Yéhouda Ben-Eliezer, par exemple. Le rénovateur de la langue hébraïque. Qui, jeune homme, débarque à Paris, s’inscrit à la Faculté de médecine. Qui change complètement de cap. Qui fait renaître l’hébreu moderne. Ce qui n’était pas une mince affaire. Ben-Eliezer a forgé de nouveaux mots. Du français, par exemple, il a pris le mot avion, de l’hébreu le mot “avir” qui signifie air et il en a fait : aviron. De plus, dans cette aventure extraordinaire, il avait contre lui les juifs allemands qui estimaient que leur langue était la plus appropriée en tant que langue vernaculaire moderne. Il avait contre lui les juifs religieux, s’exprimant en yiddish et qui confinait l’hébreu à la liturgie et à l’étude. Mais il a réussi, contre vents et marées. En 1921, la fondation du Lycée Herzlia à Tel-Aviv a marqué sa victoire, celle de l’hébreu moderne. Son action fut donc décisive.
MBA : L’Etat donc! 60 ans bientôt. Tous vos ouvrages peuvent se résumer en une tentative de compréhension de l’évolution de ce pays, depuis 1948. Alors, cette évolution, comment la percevez-vous?
Freddy Eytan : Je dirai que, tout au long de ces 60 ans, nous avons essayé de rattraper le temps perdu, celui de 2000 ans passés en exil. On a eu du mal à entrer dans la mentalité de propriétaire après avoir été si longtemps des locataires dans d’autres pays. On a donc construit un pays, on a forgé une nation, mais dans la précipitation. On a voulu rattraper le temps perdu, mais à tout prix. Alors c’est vrai : le désert a fleuri, des infrastructures remarquables se sont mises en place, des entreprises ont été crées, ainsi qu’une armée performante… Mais, hélas, dans le même temps, on n’a pas réussi à forger une nation homogène, dans le sens où les fossés sociaux se sont accentués, où la discrimination envers des groupes minoritaires, les palestiniens israéliens par exemple, n’a pas été éradiquée. C’est vrai qu’en 60 ans, il est difficile de parer à tous les problèmes, d’autant plus qu’il a fallu affronter des guerres de survie, que l’on connaît encore l’intifada, des menaces au nord. Mais il n’empêche. Ce qui j’ai voulu, dans cette sorte de radioscopie, c’est raconter, à travers ces hommes et ces femmes, les réussites et les zones d’ombre, les échecs de cette épopée. Je voulais aussi, à travers ces portraits, faire masser un message. En 1948, l’élite dirigeante et combattante, qui a opéré l’accouchement dans la douleur que fut la création de l’Etat, était en majorité des hommes et des femmes qui avaient le souci de l’Etat, de l’intérêt général, une vision d’avenir – gouverner c’est prévoir, disait Clémenceau. Aujourd’hui hélas, depuis l’assassinat d’Ytzhak Rabin, nous avons des politiciens qui s’intéressent surtout à leur carrière, qui consultent tous les matins les sondages, lancent des ballons d’essai et c’est ce qui les fait agir ou réagir. Ce n’est pas cela la politique! La politique relève de la stratégie et non de la tactique. La politique table sur le long terme. C’est là la différence entre ceux de 48 et la génération actuelle de dirigeants.
MBA : Quittons la sphère politique pour celle de l’intellectualité. Qui retenez-vous?
Freddy Eytan : Le professeur Yéshayhou Leibovtiz. Un philosophe contestataire. Un religieux pratiquant, orthodoxe. Il fut le rédacteur de l’encyclopédie hébraïque. Dans le cadre de son professorat à l’université hébraïque de Jérusalem, il a fait des recherches très poussées sur le fonctionnement du cerveau. Il s’était toujours étonné que le mot “moah”, cerveau, ne se trouvait pas dans la bible. Mais, d’autre part, il a été la conscience du peuple israélien. Sur deux plans. Tout en portant une “kippa”, une calotte, noire, il fut l’ardent partisan d’une séparation de la religion et de l’Etat. Pas de rabbins en politique, au gouvernement. Pas de grand-rabbinat aux armées. Il y a, dans les textes, le Dieu des armées, mais c’est Dieu disait-il. Il n’a pas besoin d’intermédiaires en uniforme. Il disait aussi qu’il n’y a aucun rapport entre les hébreux de l’époque et les israéliens d’aujourd’hui; qu’il n’y avait aucun rapport également entre les juifs de Brooklyn, de Paris ou de Londres et les juifs israéliens. Il y avait pour Leibowitz des différences fondamentales, liées à l’environnement dans lequel évoluaient les juifs israéliens et les juifs d’ailleurs. Mais il y avait aussi, et c’est le second plan, la cassure qui s’est opérée, selon lui, dans la société israélienne à partir de 1967. En juin de cette année, contraint, forcé à une guerre par les décisions de Nasser, les menaces d’exterminations des pays arabes, Israël a conquis des territoires – Golan, Sinaï, bande de Gaza et Cisjordanie. Leibowitz, lui, a perçu qu’une prolongation de l’occupation de ces territoires allait avoir des influences négatives sur la société israélienne. Une justesse de vue dont nous mesurons la réalité, 40 ans après.
MBA : Dernière question, avec un retour à la politique: une évolution contrariée, dites-vous, par nous, par aussi un environnement hostile. Et Oslo est arrivé… Comment voyez-vous les choses, à partir de cette tentative de parvenir à un modus vivendi?
Freddy Eytan : Oslo, c’est un TGV. Je veux dire par là qu’il n’y a pas eu, comme avec les trains de banlieue, des arrêts à chaque station. Il n’y a pas eu d’arrêt de réflexion. On a mis la charrue avant les bœufs. Nous avons eu trop de spectacles hollywoodiens, comme sur la pelouse de la Maison blanche. Beaucoup d’allégresse, d’euphorie. Sur le terrain, hélas, les choses étaient tout-à-fait différentes. Ce qui a mené d’un grand espoir à une grande déception. Il faut donner de l’espoir, de l’espérance. Notre hymne national s’intitule ” l’espoir”. Mais à Oslo, on a aussi trop misé sur Arafat. Nous n’avons pas perçu la montée de l’intégrisme, du Hamas. Nous avons commis la même gaffe, lors de la 1ere guerre du Liban, où nous avons compté sur les seuls chrétiens maronites, sans voir que la mosaïque libanaise était plus complexe, que d’autres forces, les druzes mais surtout les chiites, étaient à l’œuvre. Les américains connaissent un cas de figure semblable en Irak. On ne peut pas imposer la démocratie par les armes. On ne peut pas imposer une nouvelle forme de société là où l’organisation tribale prédomine. Ce n’est pas de l’extérieur que l’on peut imposer le changement. Il doit surgir de l’intérieur, de la base. Alors, Oslo c’est raté. C’est raté parce que nous n’avons pas compris qu’il fallait d’abord régler les choses sur le terrain et, après, passer aux cérémonies, aux embrassades.




