ISRAEL SHOAH - Le 27 janvier, journée internationale de l'holocauste décrétée par l'ONU, placée sous le thème : " Du souvenir à l'avenir. "

Rubrique
Actualité
Par
Mati Ben-Avraham
Publié le
27 janvier 2007

Mati Ben-Avraham : 27 janvier, journée internationale de l’holocauste décrétée par l’ONU, placée sous le thème : ” Du souvenir à l’avenir. ” A votre avis, peut-on considérer cette décision de l’ONU comme principale leçon découlant de cette période noire, allant dans le sens du devoir d’ingérence réclamé par de nombreux intellectuels européens?

Alain Michel : Il faut se pencher, d’abord, sur ce que l’on appelle le paradigme de la Shoah, c’est-à-dire le fait que la Shoah est à la fois quelque chose d’extrêmement particulier, qui appartient à l’histoire du peuple juif et en constitue l’élément le plus dramatique de son vécu au 20ème siècle, mais dans le même temps, est un exemple universel par rapport à ce qui peut se passer dans le monde si celui-ci laisse faire les choses. En ce, je pense que l’intention de l’ONU était de rappeler que la Shoah n’était pas un simple génocide, mais qu’elle est le génocide par excellence, en quelque sorte la source où l’on doit s’abreuver pour comprendre le passé et, en même temps, se doter des moyens pour éviter que les choses ne reviennent sur elles-mêmes. C’est là l’aspect le plus difficile, car si l’on regarde ce qui s’est produit depuis 60 ans, force est de constater que la communauté internationale a failli à plusieurs reprises alors que l’histoire dans une certaine mesure ne s’est pas reproduite, mais a bégayé. Il y a eu des types de phénomènes dont le schéma présentait des traits caractéristiques de la Shoah, et la réaction de la communauté internationale, à ce point de vue, a été extrêmement décevante. Je dirais que c’est, en règle générale, à la fois l’espoir et le problème qui résident dans toutes ces journées commémoratives décidées par l’ONU : celle de la femme, de l’enfant ou encore du Sida, qui témoignent d’une intention très positive – qui mène les pays du monde à se confronter avec ce problème spécifique – mais dans le même temps, elles sont révélatrices de l’incapacité de la communauté internationale de se confronter à cela. On enferme un peu la question dans une journée, mais que va-t-il en sortir concrètement, et pas seulement au niveau de la mémoire, mais aussi à celui des leçons qu’on en tire, des conséquences pratiques, actives, là malheureusement il y a un hiatus important entre les intentions et la réalité. C’est pour cela que j’estime que, d’un côté, la tenue d’un tel évènement est très importante mais que, d’un autre côté, elle peut n’être qu’un rideau derrière lequel il n’y a pas grand-chose. C’est là que, en définitive, se situe la problématique.

MBA : Yad Vashem accueille des délégations de peuples qui ont connu des massacres, des tueries. Celle du Rwanda par exemple et, très récemment, celles d’irakiens qui envisagent d’élever un mémorial aux victimes de Saddam Hussein. Pourquoi Yad Vashem? Il y a des mémoriaux consacrés à la Shoah à Washington, à Berlin, à Paris…Peut-on parler d’une spécificité Yad Vashem?

Alain Michel : Je pense qu’il y a deux spécificités de Yad Vashem. La première, c’est le fait que ce mémorial se situe dans le pays des juifs, le pays des survivants. Je pense qu’il est très important qu’il y ait des institutions, des mémoriaux qui travaillent sur le même sujet ailleurs – nous sommes en contact permanent avec eux, nous avons nombre de projets en commun – mais la différence essentielle est dans le fait de se confronter à la Shoah dans l’endroit qui est, quelque part, le témoin de l’échec de la Shoah, de l’échec de la solution finale. Celle consistait à supprimer le peuple juif. L’existence de Yad Vashem, à Jérusalem capitale de l’Etat d’Israël est la preuve de l’échec du plan nazi, même si c’est un échec douloureux pour nous, pavé de six millions de victimes. La deuxième des spécificités, c’est que le fait justement que Yad Vashem soit en Israël nous permet d’aborder la question de l’équilibre entre particularisme et universalisme d’une manière extrêmement différente par rapport à ce qui se passe ailleurs. Quand je regarde ce qui se passe dans les autres mémoriaux, à Washington ou Paris par exemple qui au point de vue importance sont au même niveau que Yad Vashem, j’ai comme l’impression que, quelque part, ils se voient dans l’obligation de donner des gages par rapport à une approche universelle. Je veux dire par là que si un Mémorial n’incluait pas dans ses évènements un mois sur l’Arménie ou sur le Rwanda, il craint être mis en cause pour oubli des tragédies qui ont frappé d’autres peuples. La différence avec Yad Vashem – et ça c’est très intéressant parce que les survivants du génocide des Tutsis au Rwanda l’on fort bien compris – la différence c’est qu’ici on n’a pas besoin de donner des gages. Si nous décidons de parler du génocide au Rwanda, c’est parce que nous savons que nous avons des choses en commun. La question n’est pas une question de dimension, mais d’expérience et de paroxysme. C’est ce qui fait la différence entre les phénomènes. Et c’est ce qui fait que nous pouvons aider, après 60 ans de réflexion et de travail notamment éducatif et réflexif sur comment aborder la Shoah, comment se confronter avec la mémoire, avec la transmission, nous pouvons donc aider ces peuples à trouver véritablement leur voie d’une manière qui n’est pas biaisée, qui n’est pas celle d’un regard extérieur. Parce que c’est notre regard et que nous ne nous sentons pas complexés parce que nous n’allons pas avoir demain matin une exposition sur l’Arménie. Par contre, je pense que bien que le sujet soit délicat à manier en Israël, en raison de nos relations politiques particulières avec la Turquie, il est important qu’il soit abordé ici. Nous le faisons à partir de notre expérience. Si de la même façon que nous avons reçu une très forte délégation des associations de la mémoire du génocide tutsis, nous avions demain une demande de la part d’associations à la mémoire du génocide arménien de les aider à monter un séminaire, nous le ferions avec plaisir avec eux. Ce ne sera pas de notre initiative parce que notre mandat ne porte pas là-dessus. Il y a une différence qui, quelque part, donne une certaine authenticité dans l’approche vis-à-vis de la Shoah et je vois comme les gens qui ont été victimes de phénomènes parallèles sont sensibles à cette approche sans complexe.

MBA : Yad Vashem est un formidable collecteur de mémoires. Alors, à partir de là, comment s’opère la transmission?

Alain Michel : Je vais d’abord fournir une donnée qui, je pense, expliquera beaucoup de choses. Quand j’ai commencé à travailler avec Yad Vashem, c’était il y a 20 ans, j’ai été intégré dans un département qui s’appelait le département de l’éducation qui occupait trois pièces dans le bâtiment administratif principal. Il y avait le bureau du directeur, celui de la secrétaire et un autre partagé entre tous ceux qui travaillaient dans ce département. Et nous étions très contents quand nous arrivions à monter de temps en temps un séminaire, de recevoir de temps en temps un groupe. Aujourd’hui, il n’y a plus de département d’éducation mais une Ecole internationale pour l’enseignement de la Shoah. Un bâtiment qui comporte une vingtaine de classes. Ce qui n’est pas suffisant et provoque des disputes entre les différents départements internes à l’école, parce que chacun voudrait rajouter des séminaires du fait de l’importance de la demande. Par exemple, au niveau international, en ce qui concerne la seule Europe, nous organisons, à Yad Vashem, entre 25 et 30 séminaires par an, plus une trentaine en Europe même en commun avec nos différents partenaires. Donc, cela a pris une dimension extraordinaire. Pourquoi? Parce que, quelque part, on s’est aperçu qu’il était important que Yad Vashem ne soit pas un musée, dans lequel il y a aussi un département d’éducation, mais que Yad Vashem soit une école de transmission à côté de laquelle il y a également un musée. C’est dire que d’une certaine manière, même si les responsables du musée ne sont pas tout à fait d’accord avec moi sur ce point, le musée est avant tout l’instrument utilisé par cette école internationale pour pouvoir, aussi bien vis-à-vis du public israélien que du public international, transmettre la Shoah. Vous avez, aujourd’hui, plus de 200 personnes qui travaillent dans cette école. C’est une masse énorme d’éducateurs, d’historiens, de spécialistes des approches pédagogiques qui ont investi une somme de réflexion extrêmement importante, notamment dans la question cruciale qui est : comment faire pour que les jeunes générations ne rejettent pas la Shoah. Moi, je suis très frappé comme l’approche de l’enseignement de la Shoah en France par exemple est encore, aujourd’hui, une approche extrêmement morbide, une approche extrêmement victimaire et qui oublie de mettre la vie au centre des choses. Le paradoxe aussi bien du musée que de l’Ecole internationale c’est de mettre la vie et au début et à la fin de la visite. C’est de rappeler que les victimes ont été d’abord des êtres vivants, pas destinés à devenir victimes, qui le sont devenus uniquement par le vouloir nazi et qu’il est important de se confronter à elles en tant qu’êtres humains, de leur rendre un visage et une âme. Et puis, de rappeler également que, même s’il s’agit d’une terrible tragédie, ce n’est pas une tragédie complète puisqu’il y a quelque chose qui continue après, ici en Israël, dans le monde entier. Ce qui implique de travailler sur cette dimension de la vie. Il y a énormément de réflexions qui se sont développées, de programmes qui ont été élaborés autour de ce point, ce qui nous permet d’aborder la Shoah d’une manière différente de ce que l’on faisait il y a encore 15 ans ou 20 ans, même en Israël. Ce sont les mêmes erreurs qui sont faites par exemple aujourd’hui en France. Je pense que le rejet dans certains établissements de l’enseignement de la Shoah n’est pas dû, avant tout, au conflit israélo-palestinien contrairement à ce que l’on croît. Le conflit est un prétexte pour rejeter, parce que les enfants de 15 ans ou de 18 ans n’ont pas envie spécialement d’être confrontés avec la mort, et on les comprend. Il faut donc trouver les moyens de leur transmettre les leçons de la Shoah, en les adaptant à ceux qu’ils sont pour que, après, ils puissent eux-mêmes continuer le travail.

MBA : Dernière question où je rejoins d’une certaine manière la politique. Il y a le mont Hertzl où est enterré le fondateur du sionisme politique qui a mené à la création de l’Etat d’Israël. Un peu plus bas, sur le plateau à flanc de la colline, se trouve Yad Vashem. Je me suis souvent demandé si cette proximité dans l’espace ne prête pas à confusion, c’est-à-dire qu’elle inspire une relation de cause à effet, une concordance là où il n’y a que concomitance. Ce qui alimente tous les tenants du négationnisme et permet une campagne de délégitimation de l’Etat d’Israël, comme cela vient de se produire à Téhéran. Qu’en dites-vous?

Alain Michel : Vous savez, il suffit de regarder les dates qui sont gravées sur la tombe de Hertzl pour se rendre compte que celui-ci est décédé près de 40 ans avant la Shoah et donc que le sionisme a préexisté par rapport à la Shoah. Je dirai que le lien historique va plutôt dans l’autre sens. On passe d’abord par le Mont Hertzl où se trouvent les racines du sionisme et de l’Etat d’Israël, puis ensuite on va à Yad Vashem. Mais il y a en même temps un lien. Non Pas de cause à effet, mais un lien de conséquence. La Shoah a eu deux conséquences extrêmement importantes pour l’Etat d’Israël. Premièrement, elle a transformé de manière dramatique la démographie de l’Etat. IL faut se rappeler que parmi les six millions de victimes, il y avait un potentiel de sionistes convaincus qui n’était pas négligeable. Par exemple, à la veille de la seconde guerre mondiale, pour le Congrès sioniste mondiale de 1939, il a été vendu en Pologne, où 3 millions de juifs ont été assassinés, un million de shekels, c’est-à-dire l’inscription au mouvement sioniste, qui permettait de participer aux élections. C’est énorme! Cela signifie qu’il y avait alors un tiers des juifs polonais – en comprenant tous les enfants, les vieillards, les antisionistes… – Un tiers d’entre eux se sentait suffisamment concerné pour faire cette démarche positive, de se déplacer, d’aller voir le responsable d’un des mouvements politiques en lice et s’inscrire. Et ça, c’est une donnée dont l’Etat d’Israël, jusqu’à aujourd’hui, ne s’est pas encore remis. Mais, dans le même temps, cela veut dire aussi que l’Etat d’Israël est, comment dire, la mémoire ultime de ceux qui ont disparus. Au début du Musée, dans cet extraordinaire montage cinématographique, qui décrit la vie juive en Europe de l’est avant la Shoah, on voit un groupe d’enfants qui chantent l’Atikva, qui à l’époque était l’hymne du mouvement sioniste pour devenir ensuite celui de l’Etat d’Israël, – l’Atikva qui veut dire l’espoir – et tous ces enfants chantaient donc leur espoir d’arriver un jour en Terre d’Israël. Tous ces enfants ont été assassinés. Leur espoir, c’est le fait que nous existons aujourd’hui. C’est pour cela qu’au terme de la visite, on voit Ben Gourion proclamant la création de l’Etat d’Israël et, en parallèle, on retrouve ces enfants qui chantent. Parce que si Israël n’existait pas, ce serait quelque part une victoire posthume pour Hitler. De la même façon que s’il n’y avait plus de communautés juives à travers l’Europe, je pense que les deux choses ont la même importance, l’une n’annule pas l’autre. Et l’on ne peut pas, de ce point de vue là, comprendre l’Etat d’Israël sans passer par le traumatisme de la Shoah. Alors, il y a, parfois, des manipulations politiques qui sont faites, mais c’est normal dirai-je, parce que le travail de deuil n’a toujours pas été effectué, du moins complètement, et je ne sais pas s’il sera possible un jour de l’effectuer complètement. Si le monde veut comprendre Israël et l’admettre en son sein, il doit aussi comprendre que l’Etat d’Israël est un Etat traumatisé et c’est une des raisons de cette proximité de l’hommage rendu, d’un côté, au fondateur du sioniste et de l’autre, celui rendu aux victimes de la Shoah.

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