Avec le développement de plus de deux cent fonds sur son territoire et un investissement cumulé de plus de 11 milliards de dollars entre 1993 et 2004, le capital-risque a fait depuis sa naissance en 1992 beaucoup de chemin tenant aujourd’hui le haut du pavé devant toute l’Europe continentale.
Son développement fulgurant constitue même un modèle sur lequel bon nombre de dragons (Nouveaux Pays Industrialisés principalement asiatiques) comptent s’inspirer pour amorcer le développement de leur propre industrie locale.
L’épanouissement de ce secteur en Israël ne doit rien au phénomène de mode. Frappé de plein fouet par la double crise économique et politique de 2000, éclatement de la bulle internet et déclenchement de la seconde Intifada, l’industrie du capital-risque israélien a accusé le coup.
Néanmoins, quatre ans après le début de la crise économique mondiale, le capital-risque revient en force. Porté par une quatrième vague de levée de fonds, l’optimisme reprend du côté de Tel Aviv où une majorité de fonds ont élu domicile.
Mieux encore, malgré la chute vertigineuse des levées de fonds mondiales durant la période de vache maigre, et l’anémie des investisseurs tant financiers qu’industriels, le capital-risque israélien a trouvé le moyen d’augmenter sa part des fonds investis dans le monde (7% en 2003 contre 3% en 2000).
La question se pose d’identifier les motifs d’une telle réussite et de dresser un état des lieux sur cette industrie à l’aube d’une reprise économique de plus en plus certaine.
Le Capital-Risque israélien : les chiffres de la croissance
Une brève analyse chiffrée est nécessaire pour comprendre dans sa pleine mesure la croissance exceptionnelle du capital-investissement en Israël .
Petit retour en arrière : en 1992, Israël compte encore trois fonds de Capital-risque. Majoritairement subventionnés par l’Etat, ces fonds peu actifs fournissent un financement dérisoire par rapport à la demande. En 2004, douze ans plus tard, Israël compte plus de 150 fonds de Venture Capital et une trentaine d’incubateurs. A cela se joignent les forces supplétives constituées par l’ensemble des investisseurs étrangers qui placent une manne substantielle dans le savoir-faire technologique Israélien.
Le montant de fonds levés par les capitaux-risqueurs en Israël est passé de 93 M $ en 1992 a 3,682 M $ en 2000. En 2004, après trois années très difficiles, le capital-risque repart fort et comptait déjà 650 M $ au premier semestre 2004. L’investissement cumulé durant cette période est de 9 Milliards $.
Ces fonds ont permis de financer un nombre exceptionnel de start-ups israéliennes : très orientés vers Israël (autour de 15% des fonds levés par des VCs israéliens servent structurellement à financer la prise de participations dans des sociétés étrangères en 2003-2004), l’industrie locale a permis aux start-ups israéliennes de lever plus de 8 Milliards $ sur la seule période 1999-2003.
Ces chiffres sont à mettre en perspectives avec ceux de pays européens. Seules les sociétés de High Tech britanniques ont trouvé le moyen de lever davantage de fonds. Les sociétés de High Tech israéliennes se montrent donc logées à bien meilleure enseigne que leurs homologues de France, d’Allemagne ou encore de Suède dont la réputation en matière de haute-technologie n’est pourtant plus à faire.
Parti en retard dans une activité née a la fin des années 1970 et le début des années 1980, Israël est devenu en l’espace de dix ans un géant mondial en matière de Capital-risque.
La question se pose de l’identification des motifs d’un tel succès.
High Tech, excellence scientifique et entreprenariat : les fondamentaux de la réussite du capital-risque israélien
La place prépondérante du capital-risque israélien ne doit rien au hasard. Si en 1993, le capital-risque était encore inexistant en Israël, les principaux ingrédients de son épanouissement se trouvaient déjà réunis.
Un véritable capital humain. Israël jouit d’un véritable avantage en matière de capital-humain. Peu avantagé par un sol faible en ressources naturelles, Israël a orienté son développement sur l’implémentation d’un système éducatif efficace. En effet, Israël dispose déjà d’un système éducatif très performant. Le Technion, dont la création précède historiquement celle de l’Etat Juif, forme chaque année des centaines d’ingénieurs. La performance du système éducatif israélien trouve notamment son explication dans l’engagement de l’Etat en sa faveur. Israël dispose du taux d’investissement en recherche et développement par habitant le plus important au monde avec 4.5% de son PIB. Avec 9.2% de son Produit Intérieur Brut, Israël figure au premier niveau mondial en matière de ressources consacrées a son système éducatif. Aujourd’hui, le résultat est probant : 35% de la population active possède un diplôme universitaire.
En plus de l’engagement de l’Etat dans la conception d’un système éducatif extrêmement performant, Israël doit compter sur un élément exogène : la fin des années 1980 et le début des années 1990 correspondent à l’Alyah massive des Juifs de l’ex-Union Soviétique. Malgré le défi que représente l’intégration d’une population de plus d’un million d’habitants pour un pays qui n’en compte alors guère plus de cinq, cette alyah représente une aubaine pour Israël qui dispose d’une population immigrée extrêmement qualifiée.
Une industrie High Tech en pleine expansion. Au début des années 1990, Israël possède déjà une industrie High Tech. Le développement de l’industrie du capital-risque n’a pas créé l’industrie High Tech en Israël mais a su catalyser son développement. Des la fin des années 1980, la jeune économie israélienne a déjà décidé de prendre le virage technologique.
En effet, en 1990 près de 62% des exportations industrielles sont d’ores et déjà composées de biens High Tech ou Médium High Tech. Israël excelle dans les secteurs de l’électronique.
De grandes multinationales telles qu’IBM ou Motorola, qui ont su déceler le potentiel israélien ont déjà développé des centres de recherches dans le pays. De nombreuses start-ups israéliennes issues de l’armée se constituent et commencent à trouver des applications civiles a des projets de Recherche et Développement menés par Tsahal.
Ainsi, avant même le début de l’épanouissement du capital-risque en Israël, le pays avait su constituer les fondamentaux qui permettaient son développement. L’existence d’une main-d’œuvre très qualifiée, le rayonnement de véritables pôles de recherches tels que le Technion ou l’Institut Weizman, enfin le caractère foncièrement entrepreneurs des Israéliens sont autant d’éléments favorables au développement du Capital-risque. Ce n’en sont néanmoins pas les déclencheurs. Pour que l’industrie du capital-investissement prenne forme, il faudra le concours d’une entité extérieure : ce sera celui de l’Etat.
Un Gouvernement volontaire, des initiatives inspirées : le Plan Yozma
Au début des années 1990, identifiant l’absence de véritable industrie du capital-investissement comme le chaînon manquant de l’économie israélienne, les pouvoirs publiques entreprennent d’en amorcer le développement.
Le diagnostic de l’Etat. Le lancement de l’industrie du Capital-investissement doit beaucoup a l’intelligence de l’Etat qui a tôt fait de comprendre l’importance de ce secteur dans le développement des sociétés technologiques.
Comme on l’a vu, Israël dispose en 1992 d’une situation exceptionnelle en matière d’innovation. La capacité de création de jeunes pousses technologiques atteint des proportions considérables que l’économie locale n’a pas les moyens de financer. Les institutions bancaires, bailleurs de fonds traditionnels des entreprises, ne peuvent financer le développement très aléatoire de start-ups technologiques. De son côté, le capital-risque qui fait les beaux jours des sociétés technologiques américaines depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980 répond précisément à ce dilemme. Pensé comme une méthode alternative de financement des entreprises, le capital-risque fait supporter aux investisseurs, particuliers (Business Angel) ou institutionnels, le risque inhérent au financement d’entreprises jeunes. Investissant dans un portefeuille varié d’entreprises, les gérants de fonds ont pour objet de minimiser l’exposition au risque et au contraire de maximiser le retour sur investissement à travers la prise de participation dans des entreprises à fort potentiel. L’Etat, qui comprend la nécessité de doter le marché local de cet outil de financement, décide l’implémentation d’un plan gouvernemental : ce sera le plan Yozma.
Le plan Yozma. Littéralement, « Yozma » veut dire initiative en hébreu. C’est dire la volonté des pouvoirs publics de se donner les moyens d’attirer en Israël une industrie qui s’est montrée particulièrement efficace aux Etats-Unis.
Le plan Yozma consiste en une série de mesure dont l’ensemble a constitué un formidable catalyseur au développement du capital-risque israélien.
Le but du plan de 1992 était de constituer une industrie VC compétitive et atteignant une masse critique, apprendre des Limited Partners étrangers et nouer un réseau de contacts internationaux. Le plan est le suivant : l’Etat s’engage à financer 40% des fonds levés, les 60% restant devant être levés par des investisseurs privés. Cette manne devait être répartie entre dix fonds. Chacun de ces dix fonds, outre la participation de l’Etat devait compter un investisseur local et un investisseur étranger. Celui-ci devait être un investisseur institutionnel d’une certaine taille spécialisé dans le secteur du Private Equity. Le but de la manœuvre était de professionnaliser le secteur et de profiter du savoir-faire de ces investisseurs étrangers en matière de capital-risque. Pour inciter les investisseurs étrangers et locaux à se lancer dans une telle aventure, l’Etat concède aux investisseurs privés, israéliens et étrangers une option d’achat sur ses parts au prix de départ. Dans le cas d’un fort retour sur investissement, les fonds rachètent donc a la casse la participation publique et se partage la plus-value.
Ce plan a connu un incroyable succès. En misant $100M, l’Etat a permis la constitution de fonds d’une valeur agglomérée de $250M. Le nombre de fonds de capital-risque a cru de manière prodigieuse. Sur la seule année 1993, six nouveaux fonds ont été créés (Gemini, Star, Concord, Pitango, Walden & Inventec), une en 1994 (JVP), deux en 1995 (Medica et Eurofund) et une en 1997 (Vertex)
Aujourd’hui : le capital-risque israélien en perspective
Le plan Yozma a rendu possible le développement d’une industrie de capital-risque exceptionnellement puissante. Si elle se range derrière les Etats-Unis en valeur absolue, elle est de très loin la plus intense : 16,9 milliards de dollars ont été levés pour 230 millions d’habitants contre 1 milliard pour 6,2 millions d’habitants en Israël. Le rapport est de plus de 2,2 en faveur d’Israël.
Une industrie en crise. Depuis 2000 néanmoins, le capital-risque traverse une crise. A la suite de l’éclatement de la bulle Internet, les marches technologiques ont enregistré des baisses vertigineuses, Le Nasdaq a plongé de plus de 100% en moins d’un an entraînant avec lui l’ensemble de l’industrie du capital-risque.
Il faut comprendre que le capital-investissement est une activité extrêmement corrélée aux marchés mondiaux. C’est encore plus vrai dans le cas du capital-risque israélien dont l’origine des fonds est principalement étrangère. La plupart des fonds levés par les sociétés de High Tech israéliennes ne proviennent pas de sociétés de capital-risque locales mais étrangères, c’est-à-dire dans la plupart des cas américaines. En 2000, la proportion des fonds venants structures non-israéliennes s’étaient même élevée à 64%. D’autre part, les trois quarts des capitaux des VCs israéliens sont également étrangers. Au total, Israël, malgré la faiblesse relative de l’implication de ces start-ups sur le secteur Internet a enregistré une baisse fulgurante des montants investis : de 1083 millions de $ en Q3 2000 au plus fort du Boom à 205 millions de $ au creux en Q4 02, soit cinq fois moins.
La crise du capital-risque est encore plus flagrante en matière de capitaux levés avec des montants en chute libre passant de 3,7 milliards de $ au plus fort de l’euphorie internet en 2000 à 145 millions de $ en 2002. Conséquence directe pour les sociétés israéliennes de High Tech : une difficulté croissante pour financer leur développement et des valorisations en berne.
La crise a frappe inégalement les entreprises israéliennes de haute technologie. Les entreprises les plus jeunes ont pâti très lourdement de la pénurie de capitaux disponibles, leur pourcentage passant de 62% au quatrième trimestre de l’an 2000 a 31% au second trimestre 2002. En effet, ces entreprises possèdent le profil de risque le plus élevé et les perspectives de sorties les plus éloignées. D’autre part, pour chaque investissement dans une jeune société, une firme de capital-risque doit placer en réserve pour plus du double sous peine de voir sa participation dans la société diluée au prochain tours par les nouveaux investisseurs. Preuve supplémentaire de cette réalité : la part en berne de capitaux consacrés à des premiers investissements. Si sur la période 2000-2001 près de 60% des fonds investis étaient consacrés à des nouveaux investissements, ils n’étaient plus que de 35% sur la période 2001-2003.


