Jun 7

ISARELVALLEY - FAUT-IL UNE "LOI LANG" EN ISRAËL ? LES ECRIVAINS ISRAELIENS SOUHAITE UNE LOI SIMILAIRE AUX FRANCAIS.

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Bernard Loupias ( Nouvel Obs) | News

Alors que s’ouvre la Semaine du livre hébreu à Jérusalem, les plus grands écrivains du pays promettent de détruire leurs derniers livres en public. Pour que Netanyahou accélère le vote d’une «Loi Lang», seule capable de sauver l’édition israélienne.

David Grossman (à gauche) et Amos Oz (à droite), ici avec A.B. Yehoshua (au centre), ont apporté leur deux signatures à un texte où plusieurs grands noms de la littérature israélienne interdisent à leur éditeurs de brader leur livres à prix réduit pendant la Semaine du livre hébreu qui s’ouvre ce 6 juin 2012 à Jérusalem. (AFP)
David Grossman (à gauche) et Amos Oz (à droite), ici avec A.B. Yehoshua (au centre), ont apporté leur deux signatures à un texte où plusieurs grands noms de la littérature israélienne interdisent à leur éditeurs de brader leur livres à prix réduit pendant la Semaine du livre hébreu qui s’ouvre ce 6 juin 2012 à Jérusalem. (AFP)

Ils ont bien choisi leur moment pour lancer leur pavé dans la mare. Hier, à la veille de l’ouverture de la Semaine du livre hébreu qui ouvre ce mercredi 6 juin à Jérusalem, quelques-uns des plus grands écrivains israéliens David Grossman, Haim Be’er, Ronit Matalon, Amos Oz, Eli Amir, Yoram Kaniuk, Orly-Castel Bloom, Judith Katzir, Meir Shalev et Zeruya Shalev ont déclaré dans un texte commun qu’ils interdisaient à leur éditeurs de brader leur livres à prix réduit pendant cette manifestation: «Nous ne voulons pas participer plus longtemps à l’humiliation de nos œuvres en particulier, et de la littérature hébraïque en général.»

«Une situation intolérable»

Des mots forts et une prise de position radicale qui suivent de peu un autre communiqué, lequel a mis le feu aux poudres. Il est paru le week-end dernier sous la plume du patron de Sifria ‘Hadacha (Nouvelle Bibliothèque), prestigieuse enseigne de l’édition israélienne, qui publie notamment David Grossman. Dans ce texte, dont le quotidien «Haaretz» donnait dès lundi matin la teneur, Menahem Perry annonçait que Sifria ‘Hadacha, tout en continuant à publier les auteurs maison et des traductions, n’acceptera plus de nouveaux manuscrits tant que rien ne sera fait de sérieux contre «la situation intolérable du marché du livre» en Israël. Et c’est vrai, elle l’est.

En effet, il faut savoir que ce marché est massivement contrôlé par deux géants, les chaînes Steimatzky (50% du marché) et Tzomet Sfarim (30% du marché), qui se livrent une concurrence sauvage à coups de remises et de prix cassés. Des pratiques qui mettent de fait en danger de mort les librairies indépendantes et nombre de petits éditeurs souvent très «pointus» (à titre d’exemple, Riesling se consacre essentiellement à la traduction des grands penseurs et philosophes français modernes comme Bataille, Lacan, Derrida, Lévi-Strauss, tandis qu’Andalus traduit vers l’hébreu la littérature arabe).

«Depuis 5 ans, déclarait encore Menachem Perry à «Haaretz», j’ai actionné la sonnette d’alarme sur le désastre national imminent, et les prophéties les plus sombres se réalisent. Nous en sommes aux derniers moments.» Si rien n’est fait très vite, poursuivait-il sur un ton apocalyptique, d’ici à deux ans ce sera l’hécatombe «et il ne nous restera que deux ou trois éditeurs commerciaux et cyniques, pour qui la qualité est le cadet des soucis. Encore deux ans, et Kibbutz Hameuchad n’existera plus, Am Oved disparaîtra et même une maison comme Keter sera moribonde, pour ne pas parler des maisons de moyenne ou petite taille.»

(Il faut ici rappeler que ce petit pays de 7,15 millions d’habitants connaît une vitalité éditoriale assez incroyable avec 1400 éditeurs, qui publient chaque année 4000 livres. Et il se vend en Israël 35 millions d’ouvrages annuellement, soit 5 par habitant…)

Perry n’est pas seul à être remonté contre les Goliaths de la distribution: le mois dernier, plus 270 écrivains, traducteurs et éditeurs signaient une pétition où étaient dénoncés les effets mortifères du duopole Steimatzky-Tzomet Sfarim, «qui met en péril l’édition israélienne et réduit sévèrement les royalties des auteurs.»

Vers une loi Lang en Israël?

Mais dans ce même communiqué incendiaire, Perry en vient directement au cœur du problème qui explose aujourd’hui au grand jour quand il exprime son «dégoût pour l’énorme retard pris par l’adoption par la Knesset de la ‘‘Loi Livre’’, un projet de loi qui ambitionne de protéger les auteurs et d’élargir la concurrence dans le secteur de l’édition.» D’ailleurs, dans leur texte, Grossman, Amoz Oz et leur confrères exigent du premier ministre, Benjamin Netanyahou, qu’il impose immédiatement l’examen de cette proposition de loi en commission ministérielle.

Ce projet a une longue histoire puisque la nécessité pour le marché israélien du livre de se doter d’une loi de régulation, sur le modèle de la Loi Lang, avait été énoncée en décembre 2005 lors d’une réunion, inédite en Israël, de l’ensemble de la profession. Elle avait initiée et organisée par le Bureau du livre de l’ambassade de France en Israël après que ses responsables qui, cherchant à comprendre les raisons des faibles ventes des ouvrages traduits du français, eurent réalisé les dangers de la toute puissance de ces deux grands réseaux de distribution.

Trois ans plus tard, dans le dossier que nous consacrions («Nouvel Obs» du 13 mars 2008) à la vie littéraire en Israël à l’occasion du Salon du Livre (dont ce pays était l’invité d’honneur) nous évoquions avec Roselyne Déry, attachée pour le livre et l’écrit à l’Institut français de Tel-Aviv, ce projet de loi dont elle est depuis des années l’avocate obstinée.

En mars dernier, alors que nous l’interrogions à nouveau sur l’avancement de ce combat, Roselyne Déry nous faisait part dans un courriel de son espoir de voir enfin cette longue histoire «s’approcher de son épilogue puisque vient d’être rendue publique la proposition de ‘‘Loi pour la protection du livre et des auteurs’’, longtemps dénommée dans les médias israéliens ‘‘la loi française’’, présentée par la Ministre israélienne de la Culture, Limor Livnat. Il s’agit, précisait Roselyne Déry, du texte le plus abouti et le plus déterminé présenté jusque-là.»

Qu’il ait été porté par un gouvernement dominé par le Likoud, parti de droite plutôt ultralibéral en matière économique, n’est pas le moindre des paradoxes de cette aventure législative qui constituera une vraie révolution dans un pays dépourvu de toute régulation dans aucun domaine culturel, si elle connaît un dénouement positif. Si c’est le cas, ce qui est plus que souhaitable, cette loi aura été le résultat d’une coopération exemplaire entre les autorités israéliennes et divers institutions et organismes français concernés par la question du livre (ministères des Affaires étrangères et de la Culture, Bureau international de l’édition française, Syndicat national de l’édition, Centre national du livre, et divers éditeurs comme Gallimard, POL ou Sabine Wespieser).

Dans ce même courriel, Roselyne Déry mettait en avant les principaux articles du projet de loi, qui envisage clairement que le livre d’abord un produit culturel. «Le texte, écrivait-elle, fait le constat d’une situation inédite sur le marché israélien: un duopole détenant 80% du marché de la distribution, à cela s’ajoutant l’association d’une des deux chaînes (Tzomet Sfarim) avec l’un des plus gros éditeur israélien (Kinneret/Zmora/Dvir) – et reconnaît – que cette situation est contraire à la loi de la libre concurrence et a provoqué des dégâts considérables dans l’industrie du livre.»

Les auteurs du projet de loi préconisent quelques mesures essentielles:

1) Le prix unique du livre (papier et numérique), fixé par l’éditeur, inscrit sur le livre, accompagné du mois et de l’année de sa sortie, pendant une période de 18 mois. L’interdiction au libraire de déroger est accompagné d’un ensemble très précis de mesures, comme par exemple vendre le livre accompagné d’un autre produit gratuit, ou bien d’exiger de l’éditeur l’insertion d’une publicité au bénéfice du libraire, etc. Trois périodes promotionnelles, autorisant 10% de réduction, seront accordées: pendant les fêtes de Tichri, de Pessah et pendant la Semaine du livre hébreu.

2) La régulation des pourcentages en droits d’auteur calculés sur la base du prix public: 8% minimum sur les 6000 premiers exemplaires vendus – 10% au-delà. Après les 18 mois de protection du prix unique, l’auteur touchera 16% minimum du prix public, et ce pendant 7 ans.

Une fois par an, et valable pour l’année, interviendrait un accord sur le montant de la remise accordée par l’éditeur au libraire, avec contrôle de l’Autorité pour la concurrence. «Une grande avancée» selon Roselyne Déry, qui ne cache pas cependant qu’elle trouve le texte insuffisant en l’état puisqu’il ne précise pas les critères de calcul de cette remise.

3) La mise en place d’une commission interprofessionnelle, placée sous le contrôle de l’Autorité pour la concurrence et présidée par le ministre de la Culture qui rendra un rapport annuel sur l’évolution et le bon fonctionnement des mesures prises. La loi prévoit également un appareil très précis de mesures antifraude.

Charrette funèbre

Pourtant, il y a quelques jours encore, avant qu’éclate cette révolte spectaculaire du monde du livre, Roselyne Déry ne pouvait que constater que rien n’avait bougé depuis quatre ans. La complexité de la vie parlementaire israélienne n’a sûrement pas été étrangère à cet immobilisme; les incertitudes électorales de ces derniers mois (Benyamin Netanyahou ayant d’abord annoncé des élections législatives anticipées pour septembre 2012, avant d’y renoncer après le ralliement surprise du parti centriste Kadima et de son leader Shaul Mofaz à la coalition gouvernementale) n’ayant certainement rien arrangé.

Mais comme l’exprimait encore avec vigueur Menachem Perry dans son communiqué, la situation actuelle ne peut pas durer. Amis comme on va le voir dans les jours qui viennent, les écrivains sont bien décidés à faire bouger les choses. Ainsi, pendant le Semaine du livre hébreu, et pour symboliser l’enterrement de la littérature israélienne, sera installée à côté du stand des éditions Carmel pendant sept jours (durée de la traditionnelle période de deuil…) une charrette semblable à celle utilisée pour transporter les défunts vers leur dernière demeure, sur laquelle les auteurs, mais aussi les traducteurs et les illustrateurs, monteront pour s’adresser à la foule, et déposer leurs livres.

Et jeudi prochain, 14 juin, la funèbre charrette prendra la route pour Tel-Aviv, où dans la soirée se tiendra un grand rassemblement place Rabin, où les auteurs liront la première phrase de leur dernier livre, avant de le jeter dans une broyeuse à papier…

Il y a intérêt à ce que le gouvernement Netanyahou et les députés de la Knesset entendent la colère des écrivains et fassent passer cette loi au plus vite, car il y va de la survie d’un irremplaçable réseau de librairies et d’éditeurs indépendants, et, à travers eux, de la richesse de la vie intellectuelle du pays et de son rayonnement international. Si par malheur ce n’était pas le cas, menace Menachem Perry, «la commission antitrust devra faire face un jour à une enquête pour déterminer qui aura été responsable du désastre national de l’effondrement de la littérature israélienne.»

Bernard Loupias

Source: Copyrights Nouvel Obs