C’était en 1984. Dans le cadre de mon émission ” les carnets de l’histoire” à Kol Israël, la radio publique, je poursuivais une recherche sur les mouvements clandestins, recherche entamée à la 1ère chaîne de télévision quatre ans plus tôt. Une question me tarabustait : pourquoi ces mouvements – la Haganah, l’Irgoun et le Lehi – s’étaient-ils entre-déchirés au lieu de faire front commun (hormis une courte période) pour pousser les britanniques vers la sortie? Au détour d’un entretien, mon interlocuteur me lança : ” Et le commando français, vous connaissez?”. Le commando français? Première nouvelle! Il griffonna un nom et un numéro de téléphone sur un bout de papier. Quelques jours plus tard, j’étais reçu, à l’état-major, par le général Gad Navon grand rabbin de Tsahal. Il n’était pas seul. A ses côtés, deux hommes, l’un de Beer-sheva, l’autre d’Ashdod. Trois anciens de ce commando français dont je n’avais trouvé trace dans les volumes d’histoire de la guerre d’Indépendance, publiés par le ministère de la Défense. Et du coup, je touchais du doigt un pan de cette guerre, laissé dans l’ombre, celui de la contribution décisive des volontaires étrangers, juifs et non juifs. Près de 4000 hommes et femmes, dont 630 français et francophones, venus de 44 pays, à l’appel de Ben-Gourion, pour empêcher le premier “politicide” de l’histoire. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait de la part des pays arabes : rayer de la carte un Etat nouvellement créé par une décision de la communauté internationale (en date du 29 novembre 1947). Aujourd’hui, ceux du MAHAL (Mintnadvé Houtz Laharetz) ont pignon sur rue. Ils sont regroupés dans l’association World Machal, dont le siège est à Tel Aviv. Le 25 avril 1993, le premier ministre et ministre de la Défense, Ytzhak Rabin, leur a rendu un vibrant hommage. Maurice Fagerman () est le président de la branche française du World Machal. En 1948, lui et son frère Bernard, à l’insu de leurs parents, se sont portés volontaires. Bernard sera tué en combat, près de Negba, le 17 octobre 1948. Maurice ne l’appendra que trois jours plus tard.
Mati Ben-Avraham : Partons du commencement de cette aventure…
Maurice Fajerman : L’aventure a commencé, à Paris, fin 1948. Ben-Gourion était convaincu que les arabes allaient s’opposer par la force à la création de l’Etat d’Israël. Il a alors envoyé des messagers (Shlihim, en hébreu) dans le monde entier. Moi, à l’époque, j’étais aux E.I.. Donc, nous avons reçu la visite de l’un de ces envoyés, qui allait dans toutes les organisations juives pour dire : ” Voila, il va y avoir la guerre. On a besoin de gens qui s’engagent. “Avec mon frère, nous sommes allés au 82, avenue de la grande-armée, le siège de l’agence juive. Nous nous sommes inscrits. Nous avons signé un contrat d’engagé volontaire. Il y avait beaucoup de français, d’Afrique du nord en particulier.
MBA : Et quel a été le circuit pour gagner la Palestine d’alors?
Maurice Fajerman : Nous sommes tous passer par le centre de transit Arenc, engagés et nouveaux immigrants. Certains y sont restés quinze jours, d’autres trois semaines ou un mois. Tout dépendait de la rotation des bateaux. Ceux qui sont partis avant la création de l’Etat voyaient leurs bateaux se faire arraisonner par les anglais et se retrouvaient dans le camp d’internement à Chypre. D’aucuns de chez nous ont réussi à s’évader et rejoindre la Haganah. Moi, je suis parti début octobre pour Haïfa. En premier débarquaient les engagés. Nous montions immédiatement dans des autobus pour rejoindre une base, pour nous équiper, passer la visite médicale…De là, nous étions affectés dans les différentes unités. Je dois dire que, en débarquant, à Haïfa, j’ai connu une première et grande émotion. Le policier, les employés, le balayeur, le petit yéménite avec ses papillotes, tous étaient juifs. Je venais de changer de planète.
MBA : Quelle était l’ambiance?
Maurice Fajerman : Oh, l’ambiance était on ne peut plus sioniste. Pas comme aujourd’hui! Nous étions conscients de participer à un moment décisif. Et notre volonté de gagner, face aux arabes, compensait le malheureux armement dont nous disposions. Moi, je devais rejoindre une unité dans le nord. J’ai demandé deux jours de permission pour retrouver mon frère, à Jaffa. Nous nous étions fixés rendez-vous. Ne le voyant pas arrivé, je suis aller voir un cousin, un haut gradé dans la police militaire à Jaffa. Il a effectué des recherches, pour m’annoncer que mon frère était tombé trois jours auparavant. Il était alors très difficile de se rendre dans les cimetières, de se déplacer d’une manière générale. Donc, il a demandé ma mutation à Jaffa, dans la police militaire. L’adaptation ne fut pas facile. La langue a constitué un handicap certain. Nous ne parlions pas l’hébreu et, pour ce qui concerne les volontaires français, peu maniait l’anglais. Donc, nous n’étions pas véritablement au courant de ce qui se passait sur le terrain. Nous suivions l’actualité par brides. Nous étions informés de la situation quand nous allions, de temps en temps, au club des soldats, au Yarkon.
MBA : L’aventure de ces volontaires étrangers a été laissée dans l’ombre des années durant. Pourquoi, à votre sens?
Maurice Fajerman : Je ne sais pas. Lors du cinquantième anniversaire de la création de l’Etat, le sujet a été évoqué. Les gens ne savaient pas du tout. Ils ne savaient rien de l’histoire des engagés volontaires, de leur contribution à l’échec des armées arabes. Ils ignoraient tout des ces quelques 4000 soldats volontaires, dont 5 à 6% de non juifs, qui se sont engagés, comme ça, venant de 44 pays… Les gros contingents venaient d’Angleterre, d’Amérique, de France et d’Afrique du sud. Alors, peu à peu, l’information a circulé. Elle a suscité de plus en plus d’intérêt. Grâce aussi à ces associations d’anciens qui s’étaient formés dans différents pays et qui ont fourni les témoignages. En France, rien de ce genre n’existait. Il y a bien eu quelques tentatives. Elles ont avorté. Nous étions pris par nos activités et n’avions pas le temps de penser à une association d’anciens de la guerre d’Indépendance. En 1998, j’ai pris l’initiative de lancer le Machal ici, à l’occasion du 50ème anniversaire de la création de l’Etat d’Israël. Par le biais de l’ambassade, j’ai appris qu’il y avait un groupe de français inscrit en Angleterre. J’ai passé des annonces dans les radios juives. Et, pour le 50ème, nous étions 33 à partir pour Israël. Petit à petit, nous sommes arrivés à 50 membres, puis 100, puis 200. Grâce aux médias juifs, journaux, hebdomadaires et, surtout, la radio. Et jusqu’à aujourd’hui, où certains se réveillent pour dire : j’étais Machal. Tout passe par notre bureau à Paris, même s’ils s’adressent de prime abord à l’ambassade. Je m’occupe des formalités à remplir, par exemple, pour les décorations auxquelles nous avons droit, telle la médaille de l’Indépendance.
MBA : Et le commando français?
Maurice Fajerman : Tout a commencé avec le commandant Teddy, Teddy Eytan, de son vrai nom Thadée Diffre(*). Un français catholique, ancien de la 2ème DB de Leclerc, compagnon de la libération. En 1948, il s’est engagé en tant que simple recrue. Mais, rapidement, ses compétences ont été reconnues. Il lui a été demandé alors de diriger une petite unité de francophones, constitué au sein du Palmah. Ce groupe, composé de juifs français et belges, va entré dans la légende en tant que commando français. Il a participé à de durs combats dans le Néguev. En particulier, Il a pris une part décisive dans la prise de Beer-Sheva, une opération qui a fait, sauter le verrou du Néguev, ouvrant la voie vers le golfe d’Akaba. En octobre dernier, nous étions à Beer-Sheva pour l’inauguration d’une plaque commémorative vouée au commando français, au carrefour des rues Herzel et Atzmaout (indépendance). A cette occasion, un ancien du commando, le capitaine Fernand Bybelezer, a remis au maire de la ville le drapeau bleu-blanc qu’il avait hissé en haut du minaret de la mosquée, après la victoire. Il l’avait gardé, chez lui au Canada, à titre symbolique. Le commandant Eytan est mort le 30 décembre 1971, dans un accident de la route. Un petit mémorial lui est consacré, à proximité du mémorial de la brigade du Néguev.
MBA : Et pour le 60ème, que prévoyez-vous?
Maurice Fajerman : Nous sommes en train d’organiser, avec le président européen qui se trouve à Londres, un grand coup, comme on dit familièrement. C’est pour nous la dernière ligne droite. Le plus jeune doit avoir 73/74 ans et les plus vieux 10 ans de plus. De temps en temps, l’un d’entre-nous s’en va, comme ça, rejoindre l’orient éternel comme on dit. Alors, si les détails de notre participation aux cérémonies du soixantième anniversaire ne sont pas définitivement arrêtés, il est certain que notre présence ne passera pas inaperçue.
- A l’initiative de Maurice Fajerman, un livre intitulé ” Témoignages” a été publié l’an dernier. Il est disponible au siège de l’association, 24 rue Jules César, Paris XIIème. Signalons également un documentaire diffusé par Arte ” les volontaires de l’étranger”, réalisé par Didier Martiny, qui relate cette histoire restée méconnue pendant 50 ans. Ce film est disponible en DVD.
- Le commandant Eytan Teddy (Thadée Diffre) a publié un livre sur sa participation à la guerre d’Indépendance d’Israël. Intitulé ” Néguev”, il est, malheureusement, introuvable aujourd’hui.


