Histoire familiale. De Meknès à Palmahim (Israël). Sa tête cogne sur le sol. Urgences…

Partager

JOUR3. Un article de Dan Assayah. En été, IsraelValley se lâche. Depuis trois jours (lire ci-dessous les deux jours précédents) je raconte sous un pseudo l’histoire de ma famille qui a traversé les années dans des villes très différentes. Meknès, Sidi Bel Abbès, Marseille, Lyon, Annecy, Villeurbanne, Grenoble, Paris, Toronto, Tel-Aviv, Ness Ziona, Beersheva, Omer,…

INTRODUCTION. Ce soir c’est Lundi le 9 Juillet 2018. J’avais prévu de faire du « name-dropping » et de parler de ce que j’ai appris de mes très brèves où longues rencontres avec des personnalités de ce monde que j’ai croisé dans mes fonctions : la gentillesse de Shimon Peres, la nervosité de Nicolas Sarkozy, la simplicité de François Hollande, l’intelligence de Emmanuel Macron, les gestes de Manuel Valls, la pose impériale de Bibi Netanyahou, le regard de Ehoud Olmert, les yeux de Arik Sharon, l’arrogance de De Villepin, le regard de Jacques Attali, l’amour pour les livres de Simone Veil, … Mais tout a changé à 22h05.

Comme tous les soirs je fais une marche de 8000 pas (pas un de plus). L’art pour moi est de ne jamais faire le même circuit. En marchant dans la Rue Emek Hashoshanim (dans une ville proche de Rehovot en Israël) au niveau du numéro 18 une situation troublante se déroule. Un homme d’une soixantaine d’années s’effondre. Nous sommes seuls face à face. Sa tête cogne sur le sol car il tombe en arrière. Son iPhone chute de ses mains. Attaque cardiaque brutale probablement. Chaque seconde pour le sauver compte. En tombant, il a perdu connaissance. Pas de sang. Je demande à un jeune qui sort d’une salle de sport proche de m’aider.

J’appelle le 101 (numéro d’urgence du SAMU israélien). Une jeune femme me pose au téléphone des questions sans perdre de temps. Tout se passe en hébreu. Age, poids de l’individu, parle-t il ? Le jeune sportif m’aide à relever les jambes de l’homme qui a perdu connaissance. La voiture des urgences (Magen David Adom) ne vient toujours pas après 7 minutes. De très longues minutes. Je décide de rappeler encore une fois le numéro d’urgence. Je hurle au téléphone. J’arrête des voitures. Je recherche un médecin, un sauveteur. On me signale que l’ambulance est à trois minutes de la rue. C’est bien le cas… Les professionnels du Magen David Adom sont en général excellents. Ils arrivent. C’est leur tour d’agir.

En Israël, on raconte qu’il y a deux catégories de personnes. C’est l’influence de la culture de l’armée Tsahal. Ceux qui agissent et ceux qui laissent passer… Les Rosh Katanes (petites têtes). Et les Rosh Gadoles (grosses têtes qui se font voir). Ce soir j’ai été dans cette deuxième catégorie qui prend des décisions « normales » comme un Capitaine de corvette. En partant de la scène un homme âgé qui porte une Kippa veut me parler. Et il me dit devant des témoins qui ont assisté à la scène depuis le début : « Je veut te bénir car tu as tenté de sauver un homme. Il me met la main sur la tête et récite en hébreu une prière juive ». Je ne suis pas surpris. Israël est un drôle de pays où la Thora est partout.

La morale de l’histoire ? Un petit geste, même insignifiant, peut sauver un homme, une vie. Je n’hésite jamais à tenter de « sauver » physiquement où moralement des hommes, même en tremblant, comme je l’ai fait plus d’une fois dans des amphis, le métro où ailleurs. Ma famille me dit souvent : « il t’arrive souvent des drôles d’histoires ». C’est tout à fait exact. Je ne suis pas le seul à le faire. Des milliers de gens le font tous les jours. Tenter de sauver des personnes qui vont sombrer, c’est aussi une culture familiale. Sans se forcer. Ne pas fuir. Cette attitude sociale n’est pas évidente. Ce soir, une joggeuse n’a même pas fait semblant de s’arrêter en voyant l’homme à terre. Faire son jogging était bien plus important que tout.

Ce qui s’est passé ce soir me rappelle à un souvenir.

Très peu de gens connaissent la base aérienne de Palmachim qui est une base de lancement de la Force aérienne et spatiale israélienne située a proximité du kibboutz Palmachim, au sud-ouest de Tel Aviv à proximité de la ville de Rishon LeZion, limitrophe à Yavné. Elle est utilisée depuis le comme centre de lancement des fusées Shavit. La base héberge également plusieurs escadrons d’hélicoptères (Bell AH-1 Cobra) et de drones (notamment des Hermes 450 et des Heron TP) de la Force aérienne et spatiale israélienne ainsi qu’une batterie de missiles Arrow. L’unité Shaldag des forces spéciales de l’armée de l’air israélienne y est basée.

Il y a quelques années, à la fin des années 1980,  je me trouvai avec mon fils Jonathan sur la plage de Palmahim face à la base aérienne. En quelques secondes une plage paradisiaque se transforme en piège. Des terroristes, des armes à la main, tentent de débarquer sur la plage avec une embarcation de fortune. Cette histoire a fait le tour du monde car, comme je viens de le dire plus tôt, face à la plage se déroule des activités classées « secret défense ». C’est bien la base secrète et souterraine la plus importante d’Israël. De là s’envolent les fusées espion de l’Etat hébreu.

Reprenons mon histoire. Des hélicoptères sont dans le ciel. Les plagistes hurlent de peur. Des crépitements d’armes. Je récupère mon fils et tente de fuir en courant vers ma voiture. Chaque seconde compte. Et là, miracle. Un homme devant moi m’ouvre le passage. Et me laisse passer devant lui avec ma voiture Peugeot que j’ai récupérée. Il a vu mon très jeune fils qui hurle dans mes bras. Il veut nous sauver. Je suis scotché par tant de générosité. Sauvé! Ce sont ses gestes faits dans l’hyper urgence et dans la simplicité qui sauvent des vies. Mais il faut être préparé pour le faire. Pas de place au hasard.

Aucun de mes frères n’a jamais manqué à l’appel de l’action terrain urgente. Agir, agir encore. Aider les autres, même dans le secret, a été un élément fondamental de la culture de ma mère. Elle souriait à tout le monde, c’était son plus beau cadeau. Sa manière orientale d’accueillir les siens était un « must ». S’ouvrir vers l’autre. Nous tentons de suivre son chemin.

Des exemples? Mon frère Robert a offert, un jour de grand froid  à Lyon, son écharpe rouge et son bonnet à un pauvre clochard qui tremblait de froid. Cette belle écharpe venait de lui être offerte par son amie qui deviendra plus tard sa femme. David comme médecin a aidé à Grenoble, et à titre bénévole, un nombre impressionnant de  personnes au cours de sa vie professionnelle. Au prix d’un effort titanesque et un nombre d’heures administratives et de conseil très importantes, Michel a sauvé des griffes de l’URSSAF et du dépôt de bilan une association populaire de jeunes en France. Raphaël n’a jamais compté son temps et ses efforts pour co-inventer, co-implanter, co- construire, co-développer, avec des leaders un Centre Educatif et Culturel à Lyon. Ma mère aidait, sans aucune distinction de religion, de race où autres ceux qui étaient dans le besoin. Les gestes « anodins » de mes frères  sont révélateurs d’une culture familiale.

Ce soir je me pose une question. Pourquoi passer autant de temps à raconter ses histoires ? C’est simple. Pour laisser une « legacy » (laisser une empreinte personnelle, qui nous profitera à tous à l’avenir) bien sûr. Dire aux enfants de mes frères et mes propres enfants, qu’un jour, il devront aussi être généreux de leur temps. Partager pour survivre.

LE MOT DE DEMAIN. Il est temps de le dire : je crois au Tikkoun Olam. Le tikkoun olam est un concept issu de la philosophie et de la littérature juives, recouvrant en grande partie la conception juive de la justice sociale. La croyance dans le tikkoun olam est l’un des concepts centraux du Zohar (le Livre de la Splendeur), et plus encore de la Kabbale. Le tikkoun olam occupe une place éminente, tant dans la liturgie juive, comme dans l’Alenou (« réparer le monde dans le Royaume du Tout-puissant. ») que dans la Mishna. On en reparle demain…

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

JOUR 2. Un article de Dan Assayah. En été, IsraelValley se lâche. Pourquoi ne pas raconter l’histoire, avec ses hauts et ses bas, d’une famille juive qui évolue entre le Maroc, la France, Israël? Depuis hier (lire ci-dessous) je raconte sous un pseudo l’histoire de ma famille qui a traversé les années dans des villes très différentes. Meknès, Sidi Bel Abbès, Marseille, Lyon, Annecy, Villeurbanne, Grenoble, Paris, Toronto, Tel-Aviv, Ness Ziona, Beersheva, Omer,…

GRAND DEPART. En 1965 nous avons enfin quitté le Maroc après des mois d’attente. Destination : la mère patrie, la France des années soixante. Enfant, le souvenir du « grand départ » ne m’a pas marqué. A onze ans j’étais devenu un rapatrié du jour au lendemain. Selon une encyclopédie : « Les rapatriés sont une catégorie particulière de réfugiés, en ce sens que leur pays d’accueil est leur patrie, c’est-à-dire le pays dont ils ont la nationalité ». C’est exactement cela.

Avec ma famille nous avons été conduits dès notre arrivée en France dans un camp de transit pour rapatriés proche de Grenoble. Deux mois de bonheur champêtre. Une période inoubliable. Nous avons bénéficié des avantages votés par le Gouvernement pour les rapatriés. « Selon la loi du 26 décembre 1961 relative à l’accueil et à la réinstallation des Français d’outre-mer, les rapatriés sont les Français ayant dû quitter ou estimé devoir quitter, par suite d’événements politiques, un territoire où ils étaient établis et qui était antérieurement placé sous la souveraineté, le protectorat ou la tutelle de la France ».

Ma mère était toujours heureuse et remerciait le ciel pour la générosité de la France Républicaine. Pour ma part… je gambadais! Ma mère nous racontait pour la première fois ses luttes ouvrières au magasin Printania de Sidi Bel Abbès. De sa vie difficile en Algérie durant la guerre. De sa première rencontre à Sidi Bel Abbès avec mon père Footballeur international. De son beau mariage « arrangé ». Elle nous parlait sans cesse d’une cousine Berthe qui était revenue des camps de concentration après la Libération et qui cachait sous son pull des morceaux de viande par peur d’en manquer.

Fille d’un policier, la République française c’était important pour ma mère et ses soeurs qui avait été traumatisées par le fait que le père de famille très nombreuses ai été démis de ses fonctions en 1940. Il avait été obligé de rendre son costume de policier, parce que juif. Un véritable crime d’Etat qui a laissé des traces indélébiles sur toute la famille Assayah qui a aussitôt lancé en un tour de main un restaurant familial (beaucoup de couscous) pour ne pas sombrer dans la misère. Une page d’histoire jamais oubliée par des enfants traumatisés qui ont senti ce que le racisme anti-juif voulait dire.

Selon une encyclopédie : « Le premier statut des Juifs, qui exclut ceux-ci de la fonction publique et des fonctions commerciales et industrielles, date du , tandis que le second statut, qui oblige à l’immatriculation des entreprises juives et exclut les Juifs de toute profession commerciale ou industrielle, a été passé en . La loi du 4 octobre 1940 sur « les ressortissants étrangers de race juive », promulguée simultanément avec le statut des Juifs, autorise l’internement immédiat des Juifs étrangers.

L’administration des gouvernements de Vichy se met ainsi au service de la politique de l’Allemagne nazie vis-à-vis des Juifs. Comme prévu dans les conventions de l’Armistice, la Police française, ainsi que la Gendarmerie française, exécutent les ordres d’arrestations des Juifs, enfants compris, décidés par les autorités allemandes en zone occupée et de les acheminer vers les camps de concentration français (camp de Drancy et bien d’autres). Plus tard, les fonctionnaires du régime de Vichy continueront de les remettre aux nazis dans le cadre de la Shoah« .

Ma Grand-Mère maternelle, Fanny Assayah, avait accouché à Sidi Bel Abbès, de 18 enfants, dont 12 vivants. Signe des temps, le dernier enfant de ma grand-mère portait le nom de Charles, comme le prénom du Général de Gaulle. Quant à moi, mon prénom Daniel vient de celui de l’une des soeurs de ma mère qui est morte ébouillantée (par accident) dans une marmite brulante. Un de mes frères, Robert, porte le nom de l’artiste Roberto Benzi, né en 1937 à Marseille, chef d’orchestre et pianiste franco-italien. Mes deux premiers frères David (Médecin) et Raphaël (Ingénieur en chimie formé à Lyon dans une école d’élite) portent les prénoms des grands-pères. Le prénom du plus jeune frère Michel a été soufflé par… une sage-femme!

Après Grenoble la vie nous a porté à Annecy. Fruit du non-hasard. Un Monsieur assez aimable (qui marchait sur une jambe, l’autre était en bois), du nom de « F » avait rencontré sur recommandation de l’Administration ma mère au camp de transit de Grenoble (à deux pas d’Uriage) et lui avait proposé de venir à Annecy car « le Président de la Communauté juive voulait y construire une belle communauté juive ». Chez les juifs avoir un mynian (dix hommes) pour le shabbat est essentiel. Avec 5 garçons nous étions une belle « proie » pour une synagogue en construction.

Ma mère a accepté sans trop réfléchir. Elle était persuadée qu’Annecy était à deux pas de Genève en Suisse. Sans iPhone et Google, à l’époque la désinformation était une donnée permanente. Cette décision de se rendre à Annecy a été pourtant miraculeuse. Notre bonheur était bien là. Nous avons pris le train pour cette petite ville. A l’époque les grèves de trains incessantes n’existaient pas. Les cheminots bossaient. La SNCF existait encore. Les voyageurs n’étaient pas des suspects pour les contrôleurs. Pas de marshalls dans les trains…

Aujourd’hui Annecy est une ville touristique magnifique. Belle à couper le souffle. Dans les années 1965-1970  Annecy était une petite ville de province assez jolie plantée devant un petit lac. Construite face aux montagnes. Les Alpes étaient là. Splendides. Sauf pour moi.

Cette petite ville était glaciale à mes yeux. Mes chaussures inadaptées étaient toujours gonflées d’eau. Le froid partout. La gare (à l’époque assez lugubre), n’avait rien d’attirant pour un enfant de 11 ans qui débarquait. Le lac n’était pas encore propre. Mal habillé pour l’hiver, mes os étaient sans cesse tremblants. Mal couvert, et portant une écharpe à deux sous, marcher sous la neige était un calvaire.

La crise du logement était tellement forte que nous avons été obligés d’accepter la première offre de logement de Monsieur « F ». Notre appartement qui appartenait au Président de la Communauté était situé 5, Rue du Pâquier. Cette rue, qui n’était pas piétonne à l’époque, n’avait  pas du tout le charme bobo des années 2000.

Il fallait monter des étages en colimaçon pour accéder à notre vieil appartement à l’odeur âcre, chargé d’histoire, que nous partagions avec deux autres familles. Des gamins partout. Des cris. Le père d’une des familles frappait son fils. Et le fils frappait le père. Un cycle infernal.

A trois familles dans un espace étroit nous étions condamnés a nous supporter les uns les autres. Nous nous sommes détestés au premier regard. Un des pères de famille (les « D ») en dispute avec l’autre famille a finit par… tuer avec un poignard une maman, belle comme le jour. Ce crime ne nous a pas trop bouleversé. Nous étions immunisés. Ce tueur s’est finalement pendu en prison.

De nombreux Savoyards n’ont jamais su l’histoire de notre souffrance secrète. Les juifs rapatriés du Maroc, déracinés, devaient cacher leurs angoisses. A force de patience , de gentillesse et un courage énorme,  tout s’est transformé lentement. Les portes du Paradis se sont ouvertes lorsque des Savoyards généreux nous ont enfin ouverts leurs portes. C’était en 1968.

Pause. Un peu d’histoire. Au Maroc, sur 200 000 Français, la moitié est partie en France dès l’indépendance en 1956, l’autre moitié a progressivement quitté le Maroc jusqu’en 1970. En Tunisie, 70 000 personnes sur 198 000 sont parties en France de 1954 à 1960. Pour l’Algérie, environ 800 000 Pieds-Noirs, Juifs inclus, quittent l’Algérie dont 512 000 entre le mois de mai et le mois d’août 1962. En 1967, environ 1 400 000 rapatriés ont été accueillis en France dont 90 % venant d’Afrique du nord.

Notre objectif à notre arrivée en France était simple : survivre. Mes frères et moi-même vivions dans une chambre avec ma mère durant quelques mois. Mon père devait nous rejoindre plus tard.  En plein « Mouvement de 68 » mon père, héroïque, a ouvert un magasin… qui a miraculeusement marché durant des années. En travaillant à la  plage d’Annecy j’ai pu amasser « un magot » pour m’acheter un solex sans l’aide de personne. Pour arrondir mes fins de mois j’ai aussi travaillé dans une poissonnerie, à la Mairie comme appariteur, surveillant d’élèves…

La grande aventure familiale a été celle des études. Pousser chacun à faire des études a été une obsession pour mon père. Le plus haut possible. Cette obligation impérieuse a été le fil rouge de notre intégration en France. Tous boursiers del’Etat.

Après des années dans les Lycées d’Annecy, les résultats sont arrivés. Spectaculaires. Ingénieur en chimie, Docteur, Professeur, Dentiste, Banquier… Nous sommes passés par l’ESCIL, les Universités de Grenoble en Médecine, Université des Science Sociales de Grenoble, Université de Lyon Etudes dentaire, Université Jean-Moulin, ESCP Europe, EM Lyon, York University (Toronto)…

Chaque frère a joué un rôle clé dans des domaines différents dans mon enfance et dans ma vie tout court. Raphaël a été mon mentor en maths et le gardien sans failles de l’histoire familiale. Curieux de tout. Une connaissance phénoménale dans des domaines pointus. Il a présidé une Communauté juive à Saint-Fons.

Mon frère aîné David à joué un rôle de  protecteur familial essentiel. Un pilier solide. Il cumule les Doctorats et les livres. Explorateur du monde du style … « no limit ». Robert a été le « sioniste militant » courageux, plein de « Houtspah ». L’homme qui n’a peur de rien. D’une intelligence relationnelle redoutable. Un magicien de la vie. Michel a été l’expert… en tout. Une sorte de modèle dans « question pour un champion ». Le fort en tout. Assommant et admirable!

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

JOUR 1. UN ARTICLE DE Dan Assayah. Un peu de littérature pour nos lecteurs ce week-end. Dans quelques jours va se tenir à Tel-Aviv une réunion familiale. Chacun racontera son histoire. Celle que je vais vous raconter est truffée de blancs. En effet, il me sera impossible de tout dire dans ce que vous allez lire, car chacun a ses petits et ses  grands secrets. Autant le dire dès le départ, cet article est écrit sous un pseudo. Ceux qui sont nés juifs à Meknès hésitent toujours à raconter leur histoire. Une pudeur naturelle entoure leur vie.

MEKNES. Je me suis toujours demandé pourquoi j’ai toujours cette attirance inexplicable pour une petite ville marocaine, Meknès. Je suis né dans cette ville le 25 Novembre 1954. Mon père, footballeur international réputé, y a vécu toute son enfance. Il écrivait l’arabe et le Français avec dextérité. Il est passé du Mellah à la ville moderne dans les années 1950. Mes quatre frères sont en majorité nés dans cette ville. Ma mère, quant à elle, est née à Sidi-Bel Abbès. Elle est française dès sa naissance au travers du décret Crémieux (24 octobre 1870) qui  a offert la citoyenneté française pleine et entière aux juifs d’Algérie.

Je n’ai jamais connu mon grand-père qui était bijoutier. Ma grand-mère, toujours un châle qui lui couvrait les cheveux, et avec qui je bafouillais quelques mots d’arabe dans les années soixante dans notre nouvelle ville d’accueil, Annecy (Haute-Savoie), ne m’a jamais raconté sa véritable histoire. A ma naissance Meknès n’était qu’un petit bourg agricole sans histoire. Les juifs y vivaient le plus souvent dans le Mellah et dans la pauvreté. Cela n’a pas été le cas pour ma famille qui n’a jamais manqué de moyens.

Meknès est l’une des quatre villes impériales du Maroc. La ville est célèbre pour son artisanat (tissages, confection, ébénisterie, dinanderie etc…) et sa gastronomie : la menthe et les olives de Meknès ont une renommée internationale. C’est aussi un centre culturel très actif, largement ouvert aux influences andalouse et berbère, et particulièrement connu pour ses musiques religieuses et poétiques (le melhoun). La médina de Meknès est classée depuis 1996 Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans les années 1950 et 1960, sous l’action des mouvements sionistes et l’effet de la pauvreté, une très grande partie de la communauté juive a quitté le Maroc pour l’Amérique latine, les États-Unis, le Canada (et particulièrement le Québec) et la France. Mon oncle Gabriel (pharmacien de profession) a été un militant sioniste connu. Ma famille a quitté le Maroc pour la France en 1965. Pour ma part je ne suis retourné au Maroc que dans les années 1980 et après 2000 pour faire des conférences à Skirat et Casablanca sur les « Silicon Valleys du Monde ».

Pendant la présence française au Maroc (1912-1956), Meknès portait des surnoms tels que « le Versailles du Maroc », ou « le petit Paris », soulignant la beauté de la cité, ce qui lui valut son titre de plus belle ville impériale du royaume ; elle fut un moment le siège de la résidence du Maréchal Lyautey qui y avait son quartier général. Le quartier le plus populaire est celui de l’ancienne médina dite « Mdina Kdima » ; c’est là qu’habitait Moulay Ismaïl. Dans les encyclopédies Meknès est présentée de la manière suivante : « Meknès est une ville située au nord du Maroc. Elle est réputée pour son passé impérial, avec des vestiges tels que Bab Mansour, une énorme porte avec voûtes et carrelage en mosaïque. La porte mène à l’intérieur de l’ancienne ville impériale. Le mausolée du sultan Moulay Ismaïl, qui a fait de la ville sa capitale au XVIIe siècle, comprend des cours et des fontaines. Au sud, le vaste complexe Heri es-Souani abritait autrefois des écuries et des entrepôts d’aliments ».

A l’époque (de 1954 à 1965) je ne connaissais rien de ce passé antique. Pour moi la ville était ma rue, la piscine, le stade de foot, l’école Paul Doumer, les petits taxis, les odeurs des arbres en fleur et… des ânes, les djellabas pleins la rue. Et surtout le petit magasin magique de mon père : artisan-tailleur.

ODEUR. Avec les années j’ai découvert le secret de mon amour pour cette ville : les odeurs d’Orient. J’ai retrouvé un texte qui me va très bien pour parler de ses odeurs (1). « Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de la puissance évocatrice des odeurs. Celle qui nous permet d’extraire des souvenirs du passé voire même d’effectuer de véritables voyages dès lors que l’on sache s’arrêter quelques instants sur ce que les odeurs nous évoquent ».

En ce qui me concerne l’odeur qui me fait du bien est celle des pommiers et des orangers. Reprenons le texte de (1) : »Plus je respire cette odeur, plus les souvenirs réapparaissent et se font progressivement précis… Ce sont les parfums d’intérieur qui m’offrent un passeport pour m’évader. Puisque j’ai conscience que ces émanations volatiles perçues par l’odorat me permettent d’éprouver des liens intimes entre moi, les objets, la nature ou des personnes, j’aime « forcer » ces explorations sensorielles par des jeux d’odeurs.

Des odeurs naissent donc l’émotion et la mémoire. Elles nous rappellent à tous de bons ou de mauvais moments qu’il convient d’apprivoiser et d’écouter pour suivre sa propre route, elles nous influencent, modifient notre humeur, nos comportements. S’il y a bien un lieu où je me sens heureuse c’est celui de l’Afrique du Nord ou je retourne chaque année. Outre la rencontre avec ses habitants, ce qui m’attire le plus là bas, ce sont les bruits de pas dans les ruelles de la médina, les klaxons mêlés au chant du Muezzin, la chaleur qui alourdit encore plus toutes les exhalaisons où se mêlent les épices et la cuisine des échoppes, le lait d’amande parfumé à la fleur d’oranger, les couleurs vives, les visages, la luminosité si particulière de la ville rouge ».

Cette odeur d’orangers et de pommiers est magique. (La pomme est l’une des principales cultures de rosacées fruitières au Maroc. Elle a une importance toute particulière dans la région de Meknès qui concentre un tiers de la production nationale). 

MAGIQUE. Très récemment Meknès a fait l’actualité : « Plusieurs vidéos relayées en masse sur les réseaux sociaux montrent des lumières blanches se mouvoir dans le ciel de Meknès. Certains ont cru y apercevoir des anges! La vidéo fait le tour des réseaux sociaux. On y voit de mystérieuses lumières bouger dans le ciel sombre au-dessus d’un quartier de Meknès, à en croire les internautes ayant relayé la vidéo. Certains d’entre eux ont cru voir dans ce phénomène des silhouettes d’anges volant au-dessus de la capitale ismaélienne tandis que d’autres, plus mesurés, pensent que ce ne sont que des reflets de lumières, voire un trucage ». Pour moi la magie de Meknès frappe toujours. Le ciel des cette ville est étrange. J’ai passé des heures dans mon enfance à regarder ce ciel étoilé. Un ciel unique. « Le Petit Prince » de Antoine de Saint-Exupéry est mon livre préféré, et ce n’est pas par hasard. J’ai l’impression de l’avoir vécu.

SOUVENIRS. Dans mon enfance l’un des souvenirs les plus marquants. La disparition du Roi Mohammed V le a été terrible. Je me souviens des cris de ma mère qui nous a tous rassemblé dans notre Villa de la Rue Joffre (nouvelle ville de Meknès).  Les portes de la maison ont été fermées précipitamment. Un danger que nous ne comprenions pas venait d’arriver. Ma mère pensais que des manifestations allaient secouer la ville. Ce souvenir tenace me donne à ce jour la chaire de poule. « La chair de poule est une réaction de l’organisme face à certaines situations comme le froid, la peur, et la jouissance. C’est un mécanisme réflexe entraînant la contraction des muscles érecteurs reliant les poils à la peau, ce qui a pour effet de dresser les poils à la surface du corps et de créer ainsi une fine couche d’air isolante ». C’est exactement ce que je ressent.

Autre souvenir : un accident que j’ai eu le 11 février 1960. Un détonateur m’a sauté dans la main, un doigt amputé, et les éclats ont atteint l’oeil droit. Opéré en urgence à Lyon j’ai eu, dans mon malheur, une chance inouïe. L’opération de chirurgie a été faite par Louis Paufique et « la meilleure équipe au monde ». A sa mort le journal Le Monde lui avait consacré un article : « Né le 22 juin 1899 à Lyon, Louis Paufique avait étudié la médecine dans cette même ville, où il devait faire toute sa carrière. Ophtalmologiste des hôpitaux (1942), agrégé d’ophtalmologie (1948), puis professeur de clinique ophtalmologique à la faculté de médecine de Lyon de 1956 à 1969. Louis Paufique a formé un grand nombre d’élèves qui devaient constituer l’école lyonnaise d’ophtalmologie Louis Paufique, par ses activités personnelles et le rayonnement de son école, est à l’origine de progrès décisifs de sa discipline, notamment par ses travaux sur les implantations de cristallins artificiels, les interventions réparatrices des décollements de rétine et les greffes de cornée ».

Pour l’histoire le détonateur qui m’a sauté dans la main avait été jeté au sol devant mon école par des manifestants marocains opposés aux essais atomiques de la France. Un peu d’histoire : le premier essai nucléaire français, Gerboise bleue, a été effectué le 13 février 1960, sous présidence de Charles De Gaulle. Toutefois, c’est au début d’avril 1958 que Félix Gaillard, premier ministre sous la présidence de René Coty, décide que ce premier essai aura lieu au début de l’année 1960 et que le site de test sera localisé au Sahara. Un champ de tir avait été créé à Reggane, au centre du Sahara algérien et à 600 kilomètres au sud de Béchar. Les tirs ont été effectués à partir d’une tour située plus précisément à Hamoudia, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Reggane.

La suite, a très bientôt.

(1) prosekawa.com

Partager

Les Articles Les Plus Lus

Leave A Comment